De la littérature populaire en cȏte d’ivoire : quelques notes introductives : Marcelle .D. GNEPOA

DE LA LITTÉRATURE POPULAIRE EN CȎTE D’IVOIRE : QUELQUES NOTES INTRODUCTIVES

Marcelle .D. GNEPOA, Doctorante,
Université Félix Houphouët Boigny-Cocody, Abidjan.

RÉSUMÉ 

Cette contribution, s’inscrivant dans la sociologie de la littérature, porte sur la littérature populaire en côte d’ivoire. Il s’agit de l’analyse d’un corpus de textes qui fait l’objet de réticences de la part de la critique érudite mais qui ne cesse de prendre de l’ampleur au vu de sa réception par le public. Plus précisément, dans le champ littéraire ivoirien, les œuvres dont le statut est mis à mal par l’institution littéraire ont un succès impressionnant. Ce succès permet de redéfinir la frontière entre « Littérature savante» et « Littérature populaire ». L’objectif est donc de montrer l’évolution de la littérature populaire dans l’espace littéraire ivoirien et de déterminer comment la réception du public force la ligne de démarcation entre « littérature savante » et « littérature populaire ». 

Mots Clés : Littérature populaire, Public (lectorat), Réception, Champ littéraire, frontière littéraire.

Abstract

This contribution, joining the sociology of the literature, concerns the popular literature in Ivory Coast. It is about the analysis of the corpus of texts which is the object of reluctances on behalf of the erudite criticism but which does not stop expanding in view of its reception by the public. More exactly, in the Ivory Coast literary field, the works the status of which is damaged by the literary institution have an impressive success allow to redefine the border enter ”learned literature” and “popular literature” . The objective thus is to show the evolution of the popular literature in the Ivory Coast literary space and to determine how the reception of the public forces the demarcation line enters “leaned literature” and “popular literature”.

Keywords: popular Literature, Public (Readership), Reception, literary Field, literary Border.

INTRODUCTION

La notion de littérature populaire renvoie à une variété de définitions en relation avec certaines coupures opérées en littérature. Ainsi, une première tendance de la littérature populaire désigne la littérature orale dans son opposition à la littérature écrite. Quant à la seconde tendance, en comparaison à la littérature savante, elle regroupe l’ensemble de la production écrite dont le statut littéraire est mis à mal par l’institution littéraire du fait de son manque d’épaisseur à savoir la simplicité de l’intrigue, la récurrence des anecdotes et le stéréotype des personnages ainsi que de son lectorat qui se confond à la masse[1]. Cette dernière coupure en littérature est observable dans le champ littéraire ivoirien qui n’est plus à présenter[2]. En effet, l’on assiste à un déferlement d’œuvres dont l’image donnée par la critique est peu reluisante. Cependant, ces œuvres ne manquent pas de susciter l’engouement du public. C’est de cette observation que découle le thème : « De la littérature populaire en côte d’ivoire : quelques notes introductives. ». Dès lors, quel sens peut-on donner à la production massive des œuvres de littérature populaire en côte d’ivoire ? Comment s’est fait l’essor de cette littérature ? Comment se présente cette littérature aujourd’hui? Comment le public par son acte de lecture contribue-t-il à la légitimité de cette littérature?

L’objectif majeur étant de montrer l’évolution de la littérature populaire en côte d’ivoire, notre hypothèse est que l’avènement de la littérature populaire est un souffle nouveau pour la pratique littéraire en côte d’ivoire.

L’analyse consistera à faire d’abord l’historique de ce qui peut être considéré comme littérature populaire ivoirienne. Ensuite, elle montrera les composantes de cette littérature telle qu’elle s’observe dans le champ littéraire ivoirien. Enfin, l’impact de la réception du lectorat dans la visibilité de cette pratique littéraire sera abordé. A cet effet, les œuvres d’Isaïe Biton et d’Anzata Ouattara serviront de corpus.

Pour mener à bien notre entreprise nous nous aiderons de la méthode socio-historique et de la théorie de la réception.

I-Historique de la littérature populaire ivoirienne

1-Le contexte de parution et les premières œuvres

Parler de contexte de parution revient à rechercher les circonstances, les événements qui ont concouru à la germination d’une littérature populaire ivoirienne. Il s’agit de questionner le cadre socio-historique dans lequel cette littérature est née.

Le contexte général qui prévaut à l’essor de la littérature populaire est la période d’après l’indépendance qui donne à voir le désenchantement de l’élite ivoirienne dû aux promesses avortées des indépendances. Cette situation de désenchantement, qui se traduit en littérature par une thématique et une forme d’expressivité marquant une rupture d’avec le mode d’expression de l’époque colonial, est le point de départ d’une nouvelle ère littéraire ivoirienne. La littérature ivoirienne se veut ainsi l’expression de la satire sociopolitique de la période des indépendances dont se charge en premier Ahmadou Kourouma[3] à travers ses textes. D’autres écrivains lui emboîteront le pas, notamment Jean-Marie Adiaffi avec la carte d’identité, Amadou Koné[4] , auteur de Sous le pouvoir des blakoros pour ne citer que ceux là. Dans ce contexte littéraire, mouvementé et favorable à une certaine liberté de création littéraire, va surgir une autre forme de littérature. Il s’agit de la littérature populaire dont les appellations varient en fonction du critère mis en avant tel que littérature.[5] Deux facteurs, à savoir l’éclosion des média et l’alphabétisation, sont essentiels dans le processus de ce qu’il convient d’appeler littérature populaire ivoirienne.

L’importance des média dans la production de la littérature populaire en côte d’ivoire s’explique par la création de quotidiens dont la ligne éditoriale est portée sur la culture. En effet, cette littérature se signale par la bande dessinée avec l’avènement du journal Ivoire dimanche en 1971[6]. Ce magazine à caractère culturel avait pour ligne de mire la promotion des faits socioculturels de l’espace ivoirien. Ainsi, il mettait en scène des personnages s’exprimant dans un français non conventionnel appelé le « français de Moussa », du nom de l’un des personnages de cette bande dessinée. La bande dessinée, ayant eu un écho favorable auprès du grand public, permettra au magazine Ivoire dimanche d’être adopté et d’accéder à une cote de popularité élevée. Cependant, Ivoire dimanche, notamment sa rubrique bande dessinée, fera l’objet de censure par la critique qui voyait en elle une subversion à cause de la langue qui y était en usage.

Quant à l’alphabétisation, son influence se perçoit par la constitution d’un public plus large de lecteurs. En fait, la politique d’alphabétisation mise en place au lendemain des indépendances et visant les couches populaires, a permis aux populations de savoir lire et écrire. Ainsi, le nouveau profil de lettrés, fut-il de niveau moyen, constituera de façon majoritaire le lectorat de la littérature populaire ivoirienne.

Par ailleurs, dans sa phase d’ébauche, outre la bande dessinée et la littérature enfantine cette littérature se signale par des publications destinées aux adultes. Au sujet de la littérature enfantine, Elle est introduite par Isaïe Biton avec La légende de Sadjo[7] … Quant aux publications destinées aux adultes, elles se révèlent également sous la plus du même auteur. Ce sont Les deux amis et Le domestique du président parus dans la catégorie adulte respectivement en 1977 et 1982. Isaïe Biton ne s’arrêtera pas en si bon chemin. La nouvelle Ah les femmes ! Qu’il publie en 1987, lui ouvre les portes du succès. L’œuvre est vendu à cinq mille exemplaires en un mois et a contribué à la notoriété de son auteur qui avait trouvé sa voie. Cependant, même si à ses débuts la littérature populaire ivoirienne se révélait sous de bons auspices, elle ne suscitait pas l’intérêt de la critique littéraire de l’époque qui la considérait sans grande importance.

Dès lors, comment se présente la littérature populaire ivoirienne aujourd’hui ?

2-La production actuelle

La production de littérature populaire ivoirienne a connu une évolution progressive. Elle se positionne aujourd’hui dans le champ littéraire avec une floraison de texte. Ce constat s’explique par la politique commerciale des maisons d’éditions, par la production massive d’une presse à sensation et par le goût du public qui, à en croire les chiffres de vente, apprécie cette littérature.

Selon les derniers chiffres livrés par le conseil national de la presse en Côte d’Ivoire(CNP), les ventes du quatrième trimestre 2013 placent en tête des meilleures ventes des hebdomadaires, les titres dont la logique éditoriale est constituée d’événements étranges vécus ou imaginés au quotidien, racontés de bouches à oreilles, jamais attestés, ni vérifiables, mais dans lesquels chacun des lecteurs prétend se reconnaitre.[…] Ce sont Go Magazine, 1er avec 155932 exemplaires vendus ; Gbich 2ème avec110962 exemplaires vendus et Allo police 3ème avec 101077 exemplaires vendus. [8]

Par ailleurs, la littérature populaire dont les débuts furent assurés par la plume d’Isaïe Biton connait aujourd’hui une multitude de praticiens. Ils se recrutent dans tous les domaines de la vie socioprofessionnelle. Nous pouvons citer Regina Yaou auteur de Coup d’état publié en 2009 ; Mathurin Goli Bi Irié avec La lycéenne parue en 2013 ; Charles Pemont, Ce regard de feu en 1999 ; Sakanoko Khioud, Le secret des Christiantins, 2012 ; François D’assise N’da, Sur les traces de l’amour, 2001 ; Anzata Ouattara, Altiné …mon unique péché, 2014 ; Fanny Fatou Cissé, Une femme deux maris,2013, entre autres, en plus d’Isaïe Biton qui n’est plus à présenter en termes de référence de la littérature populaire en côte d’ivoire. Cette diversité de production de la littérature populaire ivoirienne se prête bien à une classification en fonction des traits caractéristiques décrits par Fondanèche.

II-Panorama du corpus de la littérature populaire ivoirienne

La littérature populaire ivoirienne regroupe une multiplicité générique partant de la bande dessinée au roman rose en passant par le roman policier, le roman des mœurs, le roman érotique et la littérature de jeunesse pour ne citer que les genres les plus influents de ce vaste domaine littéraire. Ces sous genres de la littérature populaire respectent une dynamique binaire. La première se perçoit dans l’évolution individuelle et solitaire des écrivains qui s’engagent dans les différentes formes de la littérature populaire. Quant à la deuxième, elle est observable à travers les collections.

1-Les œuvres autonomes

Les sous genres de la littérature populaire ont été classifiés par Fondanèche[9] en socles thématiques. Ce sont : le socle spéculatif, le socle d’aventure, le socle psychologique, le socle documentaire et le socle iconique. Il s’agira pour cette étude de montrer le mécanisme de fonctionnement des sous genres qui intègrent ces différents socles dans la littérature populaire ivoirienne. Dans le socle spéculatif, le sous genre le plus pratiqué dans la littérature populaire ivoirienne est le roman policier. Le roman policier ou polar est un genre multiforme dont l’intrigue est portée sur l’enquête menée par un détective pour faire éclater la vérité sur un meurtre. Il se reconnait à travers « détection, suspense, étude de mœurs, aventure, chronique sociale, politique-fiction, thriller »[10]. Le roman policier, pour ce qui est de la littérature populaire en côte d’ivoire, en termes de parution individuelle est le fait de Séry D Gaston qui écrit Commissaire K contre dragax n°1 : le premier roman policier ivoirien et de Regina Yaou avec Dans l’antre du loup et Opération fournaise.

Le socle psychologique comprenant le roman sentimental, le roman rose, le roman érotique ou pornographique est le plus connu et le plus apprécié de la littérature populaire ivoirienne. En effet, le roman sentimental et le roman rose sont de loin les plus en vogue. Les écrivains rivalisent de productions dans ce genre littéraire. Même si Biton reste inégalé du fait de ses nombreuses publications, des noms comme Régina Yaou, Anzata Ouattara, Fanny Fatou Cissé, Mathurin Goli Bi Irié ne sont pas à négliger. Le socle iconique se manifeste principalement par la bande dessinée qui est un méta genre très présent en Côte d’Ivoire malgré la réticence des maisons d’édition. L’histoire de la bande dessinée ivoirienne remonte aux années 1970 avec l’hebdomadaire Ivoire Dimanche. Cet hebdomadaire a révélé des personnages comme Dago et Monsieur Zézé. La bande dessinée ivoirienne doit ses lettres de noblesse à des auteurs comme Groud Gilbert, Zohoré Lassane, Benjamin Kouadio Illary Simplice, Karlos, Kan Souffle, Mendozza. La liste est loin d’être exhaustive.

Et le journal Gbich y a contribué énormément. Au regard de tout ce qui précède, il faut retenir que ce genre doit son évolution et sa notoriété à la presse écrite. En dehors des productions individuelles, il existe des collections spécifiques de littérature populaire ivoirienne.

2-Les collections dans la littérature populaire ivoirienne

La collection tient son origine de l’initiative de Gervais Charpentier qui crée en 1838 « La bibliothèque charpentier »[11]. Elle concerne un ensemble de média publiés par une maison d’édition. A cet effet, elle propose des textes réunis par une unité de sens c'est-à-dire que toutes les œuvres d’une collection ont pour fil conducteur un même sujet. Elle respecte un certain nombre de critères qui permettent de la caractériser. Ce sont, le paratexte, la page de couverture, le format, le coût et le contenu dont nous avons parlé plus haut.

La collection est une politique des éditeurs qui, à travers les caractéristiques de celle-ci, cherchent à fidéliser le lectorat d’où son rôle d’embrayage entre un genre et son public. La collection peut également servir de moyen de conservation d’un genre. Elle va jusqu'à se substituer à une édition grâce à sa fortune. Bien que touchant à tous les secteurs de l’imprimé et même au-delà, la collection s’est fait réapproprié par les auteurs et éditeurs de littérature populaire plus précisément en France avec « la bibliothèque de gare ».
Dans le cas de la côte d’ivoire, la collection est très présente malgré le sous-développement du secteur de l’édition. L’édition ivoirienne compte, à ce jour, environ une dizaine de collections. Cependant, trois collections retiennent l’attention dans le cadre de la littérature populaire ivoirienne. Il s’agit d’Enigmas, d’Adoras et de Claire de lune.

Enigmas est une création des nouvelles éditions ivoirienne (NEI). Elle est spécialisée dans la production du roman policier à énigme. Elle compte un bon nombre de textes dont le plus connu à ce jour est Le tueur du remblai[12]. L’œuvre qui s’étend sur 175 pages, relate les circonstances du meurtre du personnage Silvain Agnini.
Adoras et claire de lune, dans la tendance littérature sentimentale, sont respectivement rattachées aux nouvelles éditions ivoiriennes(NEI) pour la première et aux presses universitaires de côte d’ivoire (PUCI) pour la seconde. Si la collection adoras jouit d’une grande popularité du fait de sa prépondérance en matière de collection de littérature sentimentale et d’une politique commerciale bien menée par des responsables expérimentés, la collection Claire de lune n’est pas moins appréciée. Cette dernière a été créée en 2004, soit six ans après la création d’Adoras. Cependant, Claire de lune se positionne comme le concurrent d’Adoras[13]. Si la littérature populaire ivoirienne prend de l’ampleur dans le champ littéraire ivoirien, c’est aussi grâce au public. Ainsi, comment le public contribue-t-il à la visibilité de cette littérature ?

III-Le public dans le déterminisme de la littérature populaire en côte d’ivoire

Le terme Public renvoie à l’ensemble des lecteurs d’un livre ou d’un journal, les spectateurs d’une pièce de théâtre où d’un film, les téléspectateurs d’une émission télévisée, les internautes etc. On parle aussi dans ce cas d’assistance ou d’auditoire. Il prend ce sens dès la fin du XXe siècle. Le public est donc une masse de gens non structurée, mais qui permet de déceler des tendances dans l'opinion, les idées, la mode, etc. Pour connaître ces courants d'idées, on recourt aux sondages d'opinion, qui permettent de préciser les tendances de l'opinion publique. Le Public dont il est question dans cette étude est l’ensemble des hommes, des femmes et des jeunes qui pratiquent la lecture des œuvres de littérature populaire en côte d’ivoire. Longtemps laissé en marge des critères de légitimation de l’œuvre littéraire, le rôle du public est de plus en plus pris en compte dans la définition de la légitimité de l’œuvre littéraire. Grâce aux travaux des théoriciens de la littérature tels que Robert Hans Jauss et l’école de constance dont il avait la direction, le lecteur, notamment son statut de légitimation de l’œuvre littéraire, est désormais pris en compte. Ainsi, cette étude sera menée autour du comportement du public lecteur dans le champ littéraire ivoirien. En claire, il s’agit de voir comment, à travers la proposition de récits, l’appropriation et la diffusion des œuvres, le public joue un rôle important dans l’émergence de la littérature populaire ivoirienne.

1-La proposition de récit

Le public apporte sa contribution à l’essor de la littérature populaire à travers un partenariat qui consiste à proposer aux écrivains des récits pour leurs œuvres. Ce phénomène montre l’intérêt que porte le public à la littérature populaire ivoirienne. Les écrivains deviennent ainsi « des confidents publiques ». Bien qu’ayant toujours existé de façon anodine la proposition de thème ou de récit par le public s’est dévoilé au grand jour et a pris de l’ampleur avec Eugène Sue. En effet, après la première parution de Les mystères de paris, Eugène Sue qui dénonçait la misère du peuple fut pris d’admiration par celui-ci. Il lui témoignait sa gratitude en lui faisant parvenir des récits que l’auteur se chargeait de publier. Cette connivence de l’écrivain et de son public est observable à travers Les coups de la vie d’Anzata Ouattara. Dans la préface du tome 3, Zohoré Lassane affirme:

Anzata Ouattara est une confidente publique. Ce rôle requiert plusieurs qualité ; inspire la confiance, être un model soi même, être sereine à tous instants, être confidente publique, c’est aussi savoir écouter. A chaque témoignage, elle apprend beaucoup de l’expérience de l’autre. Quand arrive enfin l’étape de la rédaction elle a besoin de pénétrer au plus profond de la personne qui raconte, pour ressentir et exprimer l’émotion.[14]

Outre cette révélation, les récits contenus dans les recueils les coups de la vie sont signés par le nom de leurs auteurs qui sont en réalité des lecteurs. Ils veulent par ce procédé partager une histoire pour la plus part du temps vécue. « A chaque récit, son auteur, des noms juste des prénoms pour tous dire, des pseudonymes sous des témoignages étrange de vie de forte intensité, dans lesquels ils réussissent à emballer les lecteurs »[15]. Le lecteur en se confiant à son auteur de choix, participe ainsi à lui conférer une certaine légitimité du fait de la confiance placée en ce dernier. En plus de la proposition de récit, le lecteur se donne le droit d’être coauteur des œuvres qui l’intéressent. Comment s’y prend-il ?

2-L’appropriation : la fanfiction

L’appropriation est le processus par lequel le lecteur se familiarise avec l’œuvre. En d’autre terme, l’appropriation est le mécanisme par lequel l’horizon du livre croise celui du lecteur pour ne former qu’un. A travers l’acte de lecture, le lecteur actualise l’œuvre littéraire. Il la recrée en dépit de l’orientation initiale prévu par l’écrivain. A cet effet Umberto Eco dira :

Toute œuvres d’art, qu’elle est une forme achevée et close dans sa perfection d’organisme exactement calibré, est ouverte au moins en ce sens qu’elle peut être interprété de différentes façons, sans que son irréductible singularité soit altérée. Jouir d’une œuvre d’art revient à en donner une interprétation, une exécution, à la faire revivre dans une perspective original.[16]

Cette citation traduit bien le rapport entre le lecteur et l’œuvre. Il ne s’agit plus d’un acte banal de lecture, mais de tout un travail d’activation des sens possibles suivant les « Habitus » du lecteur. Pour y arriver, le lecteur doit avoir une certaine maitrise de l’œuvre qu’il a en sa possession, il doit se l’approprier. Un exemple bien visible de l’appropriation des œuvres est la Fanfiction.[17] Alors, qu’est ce que la fanfiction ? Quel est son mode de fonctionnement? Comment participe-t-elle à la légitimation de l’œuvre source ?

La fanfiction peut se définir comme une production dérivée d’un produit médiatique. Elle est le fait de certains fans qui désirent par ce procédé donner une suite à l’objet de leur passion.

Les productions fanfictions peuvent se faire autour d’un film, d’une bande dessinée, d’une œuvre romanesque etc. La fanfiction consiste à développer une partie de l’objet en question.

En littérature, il s’agit de faire le prologue, la suite de l’œuvre ou même certaines péripéties qui paraissent insuffisantes au gout de l’amateur. Elle est le fait de certains fans qui désirent par ce procédé donner une suite à l’objet de leur passion. Les personnages des œuvres font l’objet de réécriture de la production fanfiction. Cette dernière fait une analyse approfondie du comportement des différents personnages. Elle aborde aussi les relations qui existent entre ces personnages qu’elles soient d’ordre sentimental ou autres.

En outre, les récits fanfictions s’approprient l’univers décrit dans l’œuvre initiale en y intégrant des personnages nouveaux. Cette pratique du public est présente dans la littérature populaire ivoirienne et contribue à l’essor de celle-ci. Le public d’Isaïe Biton a fait des œuvres de ce dernier une véritable source d’inspiration de récit fanfiction. En effet, c’est une multitude de lecteurs amateurs qui répondent à l’appelle du fan club IBK pour participer au concours de la nouvelle d’auteur amateur.

Ce jeu consiste à rédiger la suite d’une nouvelle extraite de l’un des recueils de nouvelles d’Isaïe Biton en cinq pages maximum. Cette forme d’appropriation des œuvres d’Isaïe Biton témoigne de l’intérêt que le lectorat porte aux œuvres de littérature populaire dans le champ littéraire ivoirien. Outre l’appropriation des œuvres, le public s’octroie le droit de diffuseur des œuvres. Comment procède-t-il ?

3-La publicité : le rôle des fans clubs

La publicité est l’ensemble des actions menées autour d’un produit, d’un service pour le faire connaitre du public. Les acteurs de la littérature populaire considérant celle-ci au même titre qu’un produit consommable, procèdent par la publicité. En dehors du rôle publicitaire qu’incarnent les médias, une publicité parallèle s’est développée dans le domaine de la littérature. Il s’agit de la publicité dont se charge le public lecteur. A cet effet le fan club assure une large diffusion. Le mot fan club est associé à plusieurs pratiques sociales telles que la musique, le cinéma, la mode etc. Nous allons nous intéresser au fan club dans sa pratique en littérature. Dès lors qui est le fan ? Quel est son rapport à l’œuvre ou à l’écrivain culte ? Comment à travers ses actions parvient-il à légitimer ce dernier ?

Le phénomène fan-club, qui renvoie à une communauté de lecteurs, s’est développé. Il donne une caution morale à la littérature populaire ivoirienne. Le fan-club se charge aussi de faire la publicité de cette littérature.

Dans l’ambition de faire de leur auteur culte une icône en côte d’ivoire et en Afrique, le fan club s’est fixé des objectifs. D’abord, susciter le gout de la lecture et de l’écriture chez le public. Ensuite, faire la promotion des œuvres Isaïe Biton. Enfin, rendre les œuvres plus accessible grâce à l’organisation des membres en réseau de distribution et à la réduction du coût des œuvres. Pour l’atteinte de ses objectifs, le fan club met sur pied plusieurs activités dont les plus visibles sont : les croisières de livre, les dédicaces et les concours littéraires.

CONCLUSION

Au terme de cette étude, il faut retenir que la littérature populaire ivoirienne s’est révélée de façon timide dans un champ littéraire jeune mais riche de son histoire. Cependant, elle a su se faire un nom grâce à l’action conjuguée des auteurs, des éditeurs et du public lecteur. Elle se positionne aujourd’hui comme le levier de la littérature ivoirienne qui peine à retrouver son autonomie du fait de l’influence de champ voisin notamment le champ politique. Par ailleurs, au-delà des clivages qui l’opposent à la littérature savante, la littérature populaire ivoirienne dont les acteurs rivalisent de créativité, est une mine de richesse que les universitaires et hommes de lettres doivent explorer. Ainsi pour prendre part au concert mondial des littératures, l’institution littéraire ivoirienne doit tenir compte de la littérature populaire.

BIBLIOGRAPHIEBAILLY, Diégou , « Les bandes dessinées», In littérature de côte d’ivoire.2. Ecrire aujourd’hui, Notre librairie, n°87, Avril-juin, 1987, pp97-101.BOURDIEU, Pierre, Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992.FONDANЀCHE, Daniel, Paralittératures, Paris, Vuibert, 2005.KADI, Germain-Arsène, Le champ littéraire africain depuis 1960. Roman, société et écrivain ivoirien, Paris, L’Harmattan, 2010.KOULIBALY, Isaïe Biton, La bête noire, Abidjan, Frat-mat édition, 2008.KOULIBALY, Isaïe Biton, La légende de Sadjo, Abidjan, CEDA, 1975.KOUROUMA, Ahmadou, Les soleils des indépendances, Paris, Seuil, 1970.MESPHЀDE Claude, TULARD Jean, « Roman policier », Encyclopédie universalis, 2011.MOURALIS, Bernard, Les contre-littératures, Paris, PUF, 1975.N’GORAN, K. David, « Écrire, lire, penser et vivre à partir du continent, Le « phénomène Isaïe Biton » en côte d’ivoire ou les dernières lignes d’un champ littéraire national », In Imorou Aboulaye, Bernard de Meyer, Philip Awezaye, Ecrire et publier en Afrique francophone. Enjeux et perspectives, French Studies in Southern Africa, n° 44.2, 2014, pp168-189. OLIVERO Isabelle, « L'invention de la collection » Bulletin des bibliothèques de France [en ligne], n° 3, 2000 [consulté le 25 juin 2015]. Disponible sur le Web : <http://bbf.enssib.fr. ISSN 1292-8399.OUATTARA, Anzata , Altiné…Mon unique péché, Abidjan, Les classique ivoiriens, 2014. SAKANOKO, Khioud, Le tueur du remblai, «  Collection Enigmas », Abidjan, NEI, 2012.THIESSE, Anne-marie , « Populaire(Littérature) », Le dictionnaire du littéraire, Paris, Presse universitaire de France, 2002, p.596-597.

  1. THIESSE, Anne-marie, « Populaire(Littérature) », Le dictionnaire du littéraire, Paris, Presse universitaire de France, 2002, p596-597.

  2. Grâce aux travaux de chercheurs comme Germain-Arsène Kadi dans Le champ littéraire africain dépuis1960 . Roman, société et écrivains ivoiriens. Paris, L’harmattan, 2010, l’on peut attester de l’existence d’un champ littéraire ivoirien.

  3. KOUROUMA, Ahmadou, Les soleils des indépendances, Paris, Seuil, 1970.

  4. N’GORAN, K David, « Écrire, lire, penser et vivre à partir du continent, Le « phénomène Isaïe Biton » en côte d’ivoire ou les dernières lignes d’un champ littéraire national »,In Imorou Aboulaye, Philip Awezaye, Ecrire et publier en Afrique francophone. Enjeux et perspectives, French Studies in Southern Africa, n° 44.2, 2014, pp168-189.

  5. La littérature populaire désigne un vaste ensemble de production littéraire dont l’appellation est fonction des critères de l’analyse faite. Nous avons à titre d’exemple « littérature de consommation » en référence au grand nombre du lectorat de la littérature populaire que la critique assimile aux consommateurs d’un produit commercial.

  6. BAILLY, Diegou« Les bandes dessinées », notre librairie, n°87, Avril-Juin 1987, pp97-101.

  7. COULIBALY, Isaïe Biton La légende de Sadjo, Abidjan, CEDA, 1975.

  8. N’GORAN, David K. Op-cit.

  9. Daniel FONDANЀCHE, Paralittératures, Paris, Vuibert, 2005.

  10. Claude MESPHЀDE, Jean TULARD, « Roman policier », Encyclopédie universalise, 2011.

  11. Isabelle OLIVERO, « L'invention de la collection » Bulletin des bibliothèques de France [en ligne], n° 3, 2000 [consulté le 25 juin 2015]. Disponible sur le Web : <http://bbf.enssib.fr/. ISSN 1292-8399.

  12. Khioud SAKANOKO, Le tueur du remblai, «  Collection Enigmas », Abidjan, NEI, 2012.

  13. Voir à ce effet l’article intitulé « Côte d’ivoire : Littérature sentimentale ; La collection clair de lune défie Adoras »  publié par LilianeTiépokin dans le journal patriote, En ligne sur www.allAfrica.com.

  14. Lassane ZOHORE, « Préface » Les coups de la vie, tome 3, Abidjan, Go Média Edition, 2010.

  15. Umberto Eco, L’œuvre ouverte, Paris, Seuil, 1962.

  16. Marcelle Dahiée GNEPOA, La révolte populaire en littérature ivoirienne ; Enquête sur trois phénomènes : Isaïe Biton, Anzata Ouattara et leur Public. Mémoire de Master2 en Lettres Modernes, Option : Littérature Comparée, Université Félix Houphouët BOIGNY, Abidjan, UFR de langues, Littérature et Civilisation, Département de Lettres Modernes, 2015, (sous la direction de Pr. N’GORAN K David).

A propos : sociotexte

A voir

Réflexion sur les conditions d’une possible vérification scientifique d’un résultat en psychologie sociale : Olivier Zemba

La vérification d’un résultat scientifique pose d’énormes problèmes dans sa pratique, en particulier en Psychologie Sociale où les paramètres techniques, temporels, financiers et sociaux sont changeants. En nous appuyant sur le cas de l’influence minoritaire, on évoquera plutôt l’idée d’une certaine continuité de pratique des expériences plutôt que d'une vérification d'un résultat obtenu antérieurement. Elle conduit également à expliciter les multiples mutations sociales et techniques survenues entre deux expériences. Ainsi, sa pratique expérimentale devient possible par sa capacité d'adaptation aux changements de contexte social.