La litterature française n’existe pas. penser la categorie de litterature nationale aujourd’hui : Abdoulaye Imorou

LA LITTERATURE FRANÇAISE N’EXISTE PAS. PENSER LA CATEGORIE DE LITTERATURE NATIONALE AUJOURD’HUI

Abdoulaye Imorou
(Université de KwaZulu-Natal)

Résumé

L’édition africaine entre aujourd’hui dans un moment charnière avec un certain nombre de nouveaux acteurs et des publications de plus en plus nombreuses. Cet article invite à actualiser la catégorie de littérature nationale afin de mieux appréhender ce phénomène et ses conséquences du point de vue de la concurrence que se livrent les différents champs littéraires sur la scène mondiale. À cet effet, il oppose deux définitions de la littérature nationale. La première repose sur la conception romantique de la nation et de la littérature. Elle part du principe que la nation est un être organique animé par une essence et un esprit spécifiques et que la littérature est portée par l’âme nationale et chargée d’en transmettre les valeurs. La seconde se veut sociologique et met en avant la manière dont l’acte de littérature intervient dans un espace social particulier régi par ses propres règles et logiques et qui s’appuie sur un certain nombre d’institutions parmi lesquelles on compte les maisons d’édition.

Mots clés : littératures nationales africaines ; littérature française ; champ littéraire ; édition africaine ; valeurs nationales ; capital littéraire

Abstract

Francophone African publishing has reached a new threshold, with the introduction of new role-players and a marked increase in the number of publications. This article aims to update the notion of national literature in order to better understand this phenomenon and its consequences, in terms of the perceived competition between literary fields on the international scene. In order to do so, the article proposes two definitions of national literature. The first definition is based on the romanticist conception of nation and literature. The nation is according to this viewpoint an organic being animated by a specific essence and spirit; literature, driven by the national soul, is tasked to transmit its values. The second definition is sociological and puts forward the manner in which the literary act intervenes in a particular social space governed by its own rules and logics, and which depends on a certain number of institutions, among which publishing houses.

Keywords: African national literatures; French literature; literary field; African publishing; national values; literary wealth

INTRODUCTION

Avec des raisonnements comme cela,

Il n’y a plus qu’un écrivain en France, c’est Barrès.

Catherine N’diaye

La publication en Afrique francophone même d’œuvres littéraires n’est pas en soi nouveau. Il suffit de penser à des auteurs comme Félix Couchoro ou encore Zamenga Batukezanga. Néanmoins cela restait, pour ainsi dire, confidentiel comparativement à ce qui se passe par exemple en France ou dans l’Afrique anglophone. C’est la raison pour laquelle la multiplication, ces dernières années, de maisons d’édition en Afrique francophone et la publication subséquente d’œuvres de plus en plus nombreuses ne peuvent laisser indifférent et constituent un défi pour la recherche et l’enseignement de la littérature africaine. Il ne nous est plus possible d’ignorer ce phénomène et de continuer à nous focaliser sur les classiques comme Senghor et Kourouma ou sur les géants du moment dont Alain Mabanckou et Léonora Miano. Néanmoins la prise en compte des auteurs publiés dans des maisons comme ODEM, CLE ou Ruisseaux d’Afrique nous confronte à la question de la catégorisation. À cet égard, apparaissent ça et là des formules comme « littérature continentale » ou « littérature locale ». Ces catégories me semblent problématiques dans la mesure où elles se définissent par opposition à celle de « littérature diasporique ». Or cette opposition est pleine de sous-entendus. Elle prend le risque de valider l’idée d’une littérature à deux vitesses :

Le phénomène est porté à son paroxysme par des auteurs africains nés en France et qui ne savent rien de leurs pays d’origine, à part peut-être les images négatives qu’on en montre dans les médias. […] Mais leurs textes, d’une indéniable qualité littéraire, sont de plus en plus différents de ceux publiés en Afrique par les écrivains de leur génération. (Diop 1999 : 11)

Pour ma part, j’aurais tendance à penser que Boubacar Boris Diop va un peu vite dans sa manière de considérer que les jeunes auteurs de la diaspora sont coupés des réalités africaines. Si leurs textes peuvent surprendre c’est davantage parce qu’ils entendent rompre avec une certaine image du continent et donner à voir « une nouvelle Afrique, une Afrique présente, mondialisée et cosmopolite » (Schüller 2011 : 139). De plus, contrairement à ce qu’affirme Boubacar Boris Diop, les écrivains restés sur place ne font pas autre chose. Lydie Moudileno, parlant de la collection « Adoras » des Nouvelles Éditions Ivoiriennes, démontre ainsi que les auteurs mettent en scène un monde transcontinental dans lequel on écoute autant Phil Collins que Youssou N’dour. « L’Abidjan d’Adoras » poursuit-elle, « ville d’ondes et de lumières, n’a plus rien à envier aux autres villes romantiques du monde » (Moudileno 2005 : 40). Aussi, me semble-t-il préférable de se garder d’opposer systématiquement les textes publiés en Afrique et ceux de la diaspora. Tous relèvent, au même titre, de la littérature africaine. Je n’en considère pas moins que si cette catégorie de littérature africaine reste, sur le plan théorique, efficace, elle demande, d’un point de vue pragmatique, à être aujourd’hui secondée par celle de littérature nationale. En effet, cette dernière est susceptible d’aider à corriger cette propension des africanistes à se pencher de manière presque exclusive sur les classiques et les géants. Cependant, de mon point de vue, le recours à cette catégorie de littérature nationale ne peut être utile qu’à condition de préférer à la définition romantique qui en est communément donnée une approche sociologique, c’est-à-dire de tenir davantage compte des logiques des différents champs littéraires en jeu. C’est la raison pour laquelle je rappelle, à partir de l’exemple de la littérature française, que la conception romantique de la littérature ne repose sur aucune base solide. Je démontre ensuite que cette conception qui lie littérature et valeurs nationales et valide, ce faisant, l’argument du pacte avec la nation a été plutôt efficace en termes de stratégies de légitimation et d’affirmation de l’autonomie de différents champs littéraires. Néanmoins, elle est, dans le contexte actuel, devenue contre-productive. J’attire, pour finir, l’attention sur les raisons qui rendent l’approche sociologique plus pertinente et sur les avantages que celle-ci présente lorsqu’il s’agit de pénétrer l’espace ouvert par l’édition africaine.

I-À PROPOS DE LA DEFINITION ROMANTIQUE DE LA LITTERATURE NATIONALE

L’une des définitions les plus communes de la littérature nationale repose sur l’idée d’un pacte avec la nation. Elle trouve son origine dans la conception organiciste de la nation développée notamment par Herder et le romantisme. La nation est alors comprise comme un être animé par une essence et un esprit qui lui seraient propres : « La personnification de la nation qui en résulte fait d’une part de celle-ci l’un des principaux acteurs de l’histoire et, de l’autre, lui assigne des qualités intrinsèques, pour ainsi dire immuables » (Espagne & Werner 1994 : 8). Ces qualités, qui seraient présentes notamment dans la langue, se manifesteraient dans la culture. Elles informeraient ainsi la littérature qui à son tour serait chargée de les transmettre et de les développer. Il peut donc être permis d’avancer que, du point de vue romantique, la littérature est à la fois fille et mère des valeurs nationales.

La littérature africaine et à sa suite les littératures nationales de ce continent, lorsqu’elles ont cherché à se dire, ont repris ces principes sans, au préalable, en interroger les présupposés. Il leur aurait pourtant suffit de considérer un peu plus attentivement le cas de la littérature française – qui, il faut bien l’avouer, constitue la principale référence à partir de laquelle et contre laquelle elles se définissent – pour s’apercevoir que l’argument du pacte avec la nation ne résiste guère à l’analyse pour la simple raison que l’existence de valeurs spécifiquement françaises demande à être prouvée. Certes, la croyance selon laquelle les Français se distinguent du fait qu’ils constituent une communauté homogène animée par un ensemble de valeurs et cela sans solution de continuité de l’antiquité à nos jours est, bien souvent, admise comme allant de soi. Les héritages tantôt gréco-romains, tantôt francs, tantôt gaulois ainsi que le génie de la langue passent alors pour être les garants de ces valeurs.

Or, comme le note Ernest Renan, la vision que les Français ont de leur nation ne vaut qu’au prix de l’oubli de leur histoire : « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger » (Tremblay 2010 : 37). Il poursuit en démontrant que la nation n’est le produit, ni d’une langue, ni d’une religion ni d’une race.

Contre le critère de la communauté de race, Ernest Renan rappelle comment le traité de Verdun a, en 843, abouti au partage de l’empire carolingien en trois royaumes arbitrairement délimités : « les auteurs du traité de Verdun, en traçant imperturbablement leurs deux grandes lignes du nord au sud, n’eurent pas le moindre souci de la race des gens qui se trouvaient à droite ou à gauche » (Ibid. : 42). Qui plus est, les ancêtres des Français sont loin de se limiter aux Gaulois et aux Francs. Ernest Renan parle, au contraire, d’une « fusion des populations » (Ibid. : 35) dans la mesure où les Burgondes, les Goths, les Lombards, les Normands sont tout autant allés de leurs contributions. L’auteur démontre donc que la France se constitue non sur la base d’une communauté de race et de valeurs mais d’une sorte de métissages dont les modalités sont fonction de rapports de force et de stratégies politiques. Cela explique, par exemple, pourquoi les Francs, pourtant minoritaires, parviennent à imposer leur nom mais pas leur langue (Ibid. : 36).

À la suite d’Ernest Renan, un certain nombre de chercheurs viennent s’attaquer aux mythes français à l’exemple de Laurent Avezou dans Raconter la France. Histoire d’une histoire (2008) et dans 100 questions sur les mythes de l’histoire de France (2013). Parallèlement, d’ambitieux projets de recherche se proposent d’écrire une histoire moins romantique de ce pays (Clarini 2012). Ces initiatives constituent autant de « progrès des études historiques » à même de fragiliser l’idée de valeurs nationales spécifiquement françaises et immuables.

L’argument du génie de la langue n’est pas plus solide. Il suffit de revenir sur l’une des bibles des tenants de cette thèse pour s’en convaincre. En effet, il apparaît que le Discours sur l’universalité de la langue française démontre moins qu’il ne persuade. Gérard Dessons le souligne assez, le travail d’Antoine de Rivarol a surtout été de transformer :

Par la force de son écriture, des opinions en vérités, participant à une idéologie linguistique sur laquelle s’est édifiée toute une politique des langues : la langue française est un idéal de clarté, elle entretient un lien naturel avec la logique de la pensée et se trouve dans un état de quasi perfection. (Dessons 2013)

En substance, Rivarol affirme que le génie de cette langue lui vient de sa clarté qui elle-même résulte de ce que l’ordre des mots est direct (sujet, verbe, complément) et suit, de ce fait, le mouvement naturel de la pensée. Ainsi le français serait la langue de la raison là où les autres resteraient liées à la passion et à l’obscurité : « Ce qui n’est pas clair n’est pas français ; ce qui n’est pas clair est encore anglais, italien, grec ou latin » (Rivarol 2013). Or, à supposer qu’ordre direct et clarté soient liés, la langue française est loin d’être la seule à en user. De plus, elle recourt, elle aussi, à de nombreuses occasions, à l’inversion. À un autre niveau, il convient de se rappeler que le Discours est écrit dans un contexte particulier. Il est une contribution au concours de l’Académie royale des Sciences et Belles Lettres de Berlin dont le sujet était : « Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle ? Pourquoi mérite-t-elle cette prérogative ? Est-il à présumer qu’elle la conserve ? ». Le travail de Rivarol obéissait à un double objectif : séduire l’Académie et donner l’avantage au français dans la concurrence que l’anglais commençait à lui livrer. L’auteur y parvient avec succès pour plusieurs raisons. En premier lieu, il met son talent d’orateur et son sens de la formule à contribution : « Tout le monde a besoin de la France, quand l’Angleterre a besoin de tout le monde » ; « On ne gagne pas plus à ennuyer un Français qu’à divertir un Anglais ». Surtout, il est habile à situer son propos à la fois dans une tradition éprouvée et dans l’air du temps. Discours sur l’universalité de la langue française s’inscrit ainsi dans la lignée de textes comme Défense et illustration de la langue française de Joachim du Bellay. En outre, Antoine de Rivarol ne dit pas autre chose que ses contemporains. Les idées qu’il défend se retrouvent, à quelques nuances près, chez des auteurs comme Diderot ou Voltaire. Ce dernier n’affirme-t-il pas dans la préface à Œdipe que le « génie de notre langue est la clarté et l’élégance » (Voltaire 2014) ?

L’un dans l’autre, le Discours remporte le concours de l’Académie de Berlin et devient une ressource inestimable dans la concurrence politique et culturelle qui oppose la France aux autres nations. Dans le même mouvement, la croyance selon laquelle chaque peuple est différent de par ses valeurs nationales, elles-mêmes liées à la nature de la langue, ne s’impose que davantage :

La différence de peuple à peuple n’est pas moins forte d’homme à homme. L’Anglais, sec et taciturne, joint à l’embarras et à la timidité de l’homme du Nord une impatience, un dégoût de toute chose, qui va souvent jusqu’à celui de la vie ; le Français a une saillie de gaieté qui ne l’abandonne pas, et, à quelque régime que leurs gouvernements les aient mis l’un et l’autre, ils n’ont jamais perdu cette première empreinte. (Rivarol 2013)

On le voit, l’examen critique des arguments de l’héritage culturel et du génie de la langue révèle que ces derniers ne sont, justement, que des arguments, c’est-à-dire des ressources discursives mobilisables dans des stratégies de légitimation de projets politiques et littéraires. La croyance en l’existence de valeurs spécifiquement françaises, de même que l’idée d’un pacte qui lierait littérature et nation françaises, relèvent donc du domaine du mythe.

Cependant, il ne suffit pas de dénoncer cet état de choses. Il faut encore tenir compte de ce que le mythe est performatif. En l’occurrence la vision romantique de la littérature, quand bien même rien ne la justifie, n’est pas sans informer les pratiques littéraires. De ce point de vue, si les littératures nationales comprises comme filles et mères de valeurs nationales spécifiques n’existent pas, les systèmes et les institutions qui entretiennent le mythe sont, en revanche, eux bien réels. Toute la question est alors de savoir quelles sont les conséquences sur le plan littéraire de l’usage qui est ainsi fait de l’argument des valeurs nationales.

II-DES VALEURS NATIONALES COMME RESSOURCES SYMBOLIQUES

La littérature française, la littérature africaine et les littératures nationales africaines mobilisent cet argument dans des contextes et, par conséquent, avec des résultats tout à fait différents.

Comme l’écrit Joseph Jurt dans « Le Champ littéraire entre le national et le transnational » (2009), la littérature française est habile à jouer à la fois de la prétention à l’universel et de la revendication nationale. Il faut pour comprendre ce double jeu, explique-t-il, se rappeler que le concept de littérature nationale n’apparait qu’au XIXème siècle :

À l’époque de l’humanisme (entre 1480 et 1535), s’est constituée une véritable Respublica litteraria qui transcendait aussi les frontières nationales. […] La république des lettres se distinguait en outre par son universalisme dépassant les cloisonnements politiques des États-nations qui étaient en train de se constituer. Par leur double appartenance à une communauté universelle et à un État particulier, les lettres mettront en cause le principe de la fidélité unilatérale. La Respublica litteraria est une preuve, au moins pour des élites, qu’existait une communauté culturelle européenne avant que ne s’élabore le processus de la différenciation nationale. (Jurt 2009 : 201-202)

Bien que se reconnaissant dans un même héritage gréco-romain, les membres de cette communauté n’étaient pas moins en concurrence pour le rôle de leader politique et culturel. C’est dans ce contexte que la France, forte d’institutions mieux établies, parvient à occuper une position centrale. Joseph Jurt explique que les nationalismes européens vont, justement, se construire en réaction contre l’hégémonie française. Au modèle gréco-romain accusé de servir la politique de domination de l’aristocratie française, ils vont préférer les traditions populaires censées être porteuses d’âmes nationales plus authentiques. Sur le plan littéraire, cela se traduit par l’importance prise par les références aux contes, légendes et épopées. Or, la France va, suite à la révolution, expérimenter, sur le plan interne, un phénomène similaire :

Avec le transfert de la souveraineté du monarque à la nation, la France était devenue l’avant-garde du mouvement national politique. Par la suite, il y eut en France également des tentatives de légitimer la nation des citoyens à travers un recours à un peuple originaire et de constituer une littérature nationale. La référence à une tradition romaine, au début de la Révolution française, se révéla à la longue obsolète à cause de la référence aristocratique à l’Antiquité. (Ibid. : 210)

L’accent qui sera mis sur le caractère national de la littérature française vise donc à entériner un changement d’orientation politique, à consommer le rejet du modèle aristocratique. Il importe toutefois, ici, de ne pas oublier que si Paris se réclame de valeurs nationales, elle se veut plus que jamais universelle :

Si la France a suivi, lors de la constitution d’une littérature nationale, des exemples étrangers, des écrivains étrangers voyaient dans le champ littéraire français un modèle de liberté d’expression et d’autonomie, avec des instances de consécration et de diffusion spécifiques et une reconnaissance sociale élevée. La littérature française « nationalisée » acquit ainsi une nouvelle prééminence et partant une nouvelle prétention universaliste. La littérature étrangère (le roman russe, le théâtre scandinave) fut introduite en France notamment par l’avant-garde, mais conformément à la logique du champ interne. (Ibid. : 212)

De fait, le cas français a cela de particulier que le réflexe nationaliste intervient à un moment où Paris est déjà Paris, c’est-à-dire la capitale littéraire mondiale et celle d’une nation qui en impose sur le plan international.

Cette donnée est de première importance. Elle signifie que la littérature française nouvellement nationalisée n’est tenue ni d’acquérir son autonomie ni de travailler à prouver que la nation française existe belle et bien. Au contraire, c’est aux autres littératures qu’il appartient de se distinguer d’elle, d’affirmer leurs spécificités. Il en résulte que pour les écrivains français, il s’agit moins d’inscrire leur francité dans les œuvres que de démontrer que Paris n’a pas usurpé sa position. En conséquence, le processus de légitimation dans le champ littéraire français a davantage à voir avec des critères d’excellence – même si la question reste posée de savoir comment ces derniers sont définis et quelle est la part de l’arbitraire – qu’à la capacité de l’écrivain à prétendre rendre dans le texte l’odeur de la baguette, le chant du coq ou la forme du béret et à se dire inspiré par les mânes gauloises. Malgré la nationalisation, ce sont les critères littéraires qui priment.

La situation est tout autre en ce qui concerne la littérature africaine. Née en période coloniale, il lui faut s’acquitter d’au moins deux missions : s’émanciper du champ littéraire français, convaincre qu’il existe une nation africaine, le concept de nation prenant ici une dimension panafricaine (Mouralis 1987 : 272). Autant dire qu’il appartient à la littérature africaine de créer à la fois les conditions de son autonomie et de celle du continent.

Les écrivains en vue de remplir ce double objectif choisissent de miser sur l’argument des valeurs nationales et lancent, à cette occasion, la négritude. L’identité africaine et les valeurs qui selon ce concept lui sont attachées deviennent alors des ressources politiques et littéraires. C’est ainsi que, comme David N’goran le démontre dans Le Champ littéraire africain, les tenants de la négritude à l’instar de Léopold Sédar Senghor vont détourner à leur profit la croyance communément admise à l’époque en l’altérité foncière du Nègre et lui donner un sens positif. S’appuyant sur les travaux de sommités comme Frobenius, Delafosse ou encore Tempels, Senghor reprend à son compte la catégorie de Nègre et affirme que celui-ci est un être de la parole et qu’il est doté d’une force vitale qui exacerbe la perception des objets qui l’entourent. Dès lors, il développe une vision du monde qui lui est propre et qui est marquée par l’émotivité (N’goran 2009 : 167-169).

L’image ainsi véhiculée de l’Afrique présente, sur un plan stratégique et dans le contexte de la colonisation, de nombreux avantages. En premier lieu, elle convainc puisqu’elle profite de l’autorité des africanistes les mieux établis. Surtout, elle est l’occasion de réhabiliter ce continent en assurant qu’il dispose d’une approche du monde qui ne le cède en rien à celle de l’Occident. Elle laisse habilement entendre qu’il existe une communauté et partant une nation nègres ayant en partage une manière d’être. Elle nourrit, ce faisant, l’idée d’une culture nègre, de valeurs spécifiquement nègres. Elle permet de suggérer que seuls les Nègres sont habilités à tenir un discours sur cette culture : « la négritude s’affiche comme référence unique, voire incontournable de tout discours et/ou de toute “pensée africaine” » (Ibid. : 169). Elle pousse à conclure que le discours africain a son mode de fonctionnement et obéit à des règles qui lui sont propres.

La mobilisation de l’argument des valeurs nationales autorise ainsi la négritude à affirmer que la littérature africaine est viscéralement différente de la littérature française et à poser les bases d’un champ littéraire africain indépendant. La manière dont cet argument est parvenu à s’imposer est néanmoins à double tranchant. En effet, alors qu’en France malgré une instrumentalisation politique de la catégorie de littérature nationale le champ littéraire conserve son autonomie, les considérations politiques et identitaires viennent phagocyter le champ littéraire africain. Le succès de la stratégie mise en place par les tenants de la négritude est tel que la critique en vient à oublier que, de même que la francité, l’africanité n’est qu’un mythe. L’analyse littéraire manque de voir dans les motifs qui y renvoient – dont ceux de la tradition et de l’oralité (Ibid.) – de simples ressources littéraires et les interprète, le plus souvent, comme des références à l’Afrique réelle, des marqueurs d’une identité authentiquement africaine. Il en résulte, d’une part, que ce sont des critères identitaires et politiques qui, bien davantage que celui de l’excellence littéraire, décident de la légitimité dans le champ littéraire africain. D’autre part, le texte est souvent lu comme un document chargé de dire la réalité africaine et non comme une œuvre littéraire (Imorou 2014 : 109).

David N’goran dans Les Illusions de l’africanité (2012) attire l’attention sur les conséquences de cet état de choses. Il appelle à une lecture qui tienne davantage compte des logiques du champ littéraire et qui n’oublie pas, qu’en Afrique comme ailleurs, les valeurs nationales ne sont que des ressources symboliques. Il convient donc que l’analyse ne se laisse pas entièrement prendre dans les mythes qu’elles racontent. Il lui revient, au contraire, de proposer « une critique de la croyance » (N’goran 2012 : 23).

C’est dans le contexte de cette mise en garde contre le paradigme de l’africanité qu’il faut situer le désormais célèbre mot de Kossi Efoui, à savoir « la littérature africaine n’existe pas » (Douin 2002 : 16). Celui-ci a pu être compris comme l’expression d’un reniement des origines et le signe d’une aliénation à l’Occident ; comme s’il s’agissait pour cet écrivain d’affirmer que, contrairement à l’Occident, l’Afrique n’était pas capable de littérature et de rappeler, une fois de plus, à ce continent qu’il n’a rien inventé. Or, tout indique que Kossi Efoui entendait surtout appeler à invalider la définition romantique de la littérature africaine. Son cri signifiait, qu’en Afrique non plus, de littérature fille et mère de valeurs nationales, il n’en existe point et que l’ignorer revient à nuire au texte africain, c’est-à-dire à ne pas accorder à sa dimension littéraire l’attention qu’elle mérite :

L’écrivain africain n’est pas salarié par le ministère du tourisme, il n’a pas mission d’exprimer l’âme authentique africaine ! Je suis contre ce type de complots, de récupérations, je n’aime pas entendre un critique sortir d’un spectacle de Sony Labou Tansi en disant que c’est « trop intellectuel » pour être du théâtre africain ! Ni entendre un autre affirmer que les auteurs africains font fausse route en s’inspirant d’Eschyle ou de Shakespeare ! Comprenons une fois pour toutes que nous n’avons pas de parole collective ! Nous ne devons allégeance à personne ! Méfions-nous des crispations identitaires, elles constituent un réservoir où puise la mondialisation ! La meilleure chose qui puisse arriver à la littérature africaine, c’est qu’on lui foute la paix avec l’Afrique ! (Douin 2002 : 16)

En définitive, si l’argument de l’africanité a pu servir les stratégies de légitimation de la littérature africaine, il constitue aujourd’hui un frein dans le processus d’autonomisation du champ littéraire africain qui peine à s’émanciper des champs politiques et identitaires. La mobilisation des valeurs nationales se révèle davantage problématique dans le cadre des pays africains. Le fait est que les seules valeurs que ces pays peuvent brandir sont déjà mobilisées, sur le plan continental, par la littérature africaine. Elles ont par conséquent un pouvoir différenciant pratiquement nulle. La littérature africaine a pu tirer profit de la croyance en l’altérité fondamentale du Nègre pour dire sa différence d’avec la littérature française. Les littératures nationales africaines émergent, en revanche, dans un contexte où le discours dominant affirme que les Noirs sont partout les mêmes et partagent les mêmes valeurs et la même civilisation. Il en résulte, par exemple, que la littérature congolaise peut difficilement trouver des motifs sur lesquels miser en vue de se distinguer des littératures camerounaise, béninoise, sénégalaise… À cet égard, les tentatives à travers lesquelles ces littératures tentent, malgré tout, de dire leurs spécificités sont rarement convaincantes comme cela apparait dans les exemples qui suivent. À propos de la littérature congolaise, Jean-Baptiste Tati Loutard parle de la mise en scène de l’homme concret : « A l’exaltation de la race qui fut le fait des écrivains de la Négro-Renaissance et de la Négritude, nos écrivains préfèrent l’exaltation de l’homme congolais. C’est l’homme concret avec ses problèmes, qui les sollicite plutôt que le Nègre » (Chemain 1977a : 6). D’aucuns avancent que la littérature camerounaise se caractérise par une forme de comique bien visible dans les romans de Mongo Beti ou de Ferdinand Oyono (Huannou 1989 : 13). Pour Maryse Condé, « il existe un style romanesque sénégalais qui ne ressemble à aucun autre en Afrique […] Ainsi le charme du roman sénégalais et son mérite ne tiennent-ils pas à l’invention ou à l’originalité de la forme mais à la vivacité de la peinture » (Midiohouan 1986 : 38). Mais comme le note Adrien Huannou, les éléments qui passent pour être spécifiques à telle littérature peuvent très bien se retrouver dans d’autres y compris dans des littératures non africaines (Huannou 1989 : 40-41). De plus, il est évident qu’on force souvent le trait comme Guy Ossito Midiohouan n’hésite pas à le faire remarquer à propos de Maryse Condé :

Oui, la « vivacité de la peinture », voilà ce qui fait la spécificité de « la littérature sénégalaise » ! Mais pourquoi donc cette recherche systématique et forcenée de la différence ? Est-ce qu’elle est motivée par l’originalité réelle des « littératures nationales » abordées ou par le désir des critiques de donner à lire des analyses fines et à tout prix novatrices qui « fassent la différence » et les distinguent parmi tous ? (Midiohouan 1986 : 38)

Ainsi un fervent défenseur de l’argument de la spécificité de la littérature africaine comme l’est Midiohouan s’insurge contre ce même argument lorsqu’il est appliqué aux littératures nationales du continent. Cela prouve assez combien il peine à convaincre et est inefficace à distinguer les littératures nationales les unes des autres et à dire leur autonomie. Qui plus est, cet argument se révèle, dans le contexte actuel, contre-productif. En effet, à l’heure des logiques transnationales, il est, en termes de stratégies de positionnement dans le champ littéraire mondial, particulièrement mal avisé d’exalter les valeurs nationales. Les tenants d’une littérature-monde en français l’ont bien compris qui, dans leur volonté de détrôner Paris, sont habiles à dénoncer le pacte avec la nation qui caractériserait la littérature française et à se placer eux-mêmes sous le signe de l’écrivain voyageur sensible aux rumeurs du monde (Le Bris et al 2007).

L’échec à recourir, de manière efficace, à l’argument des valeurs nationales ne signifie pas pour autant que la catégorie de littérature nationale n’est pas applicable en Afrique. Il apporte une preuve supplémentaire des insuffisances de la conception romantique et invite à chercher ailleurs des critères de définition.

III-POUR UNE DEFINITION SOCIOLOGIQUE DE LA LITTERATURE NATIONALE

Dans les années 1970 et 1980 surtout, un débat assez vif a divisé écrivains et critiques autour de la question de savoir s’il existe des littératures nationales en Afrique. Ce débat a été hébergé par la revue Notre Librairie en particulier en ces numéros 83 à 85 (1986). Adrien Huannou en propose une synthèse critique dans La Question des littératures nationales (1989). Il ressort que nombreux sont ceux qui, pour des raisons différentes d’ailleurs, soutiennent que cette catégorie n’a pas sa place sur le continent. Certains, à l’instar de Midiohouan, prennent prétexte de l’absence de spécificités nationales pour la rejeter. Un courant panafricaniste prévient contre le risque de balkanisation qui accompagne les projets de nationalisation de la littérature africaine (Huannou 1989 : 64). D’aucuns avancent que les frontières des États africains étant artificiellement héritées de la colonisation, on ne peut véritablement parler de nations et encore moins de littératures nationales surtout lorsque celles-ci sont écrites dans les langues occidentales (Ibid. : 11).

Ces objections ont cela de commun qu’elles restent prisonnières de la vision romantique de la nation et de la littérature. Le travail d’Adrien Huannou présente l’intérêt d’y échapper puisqu’il propose une définition géographique et politique de la catégorie de littérature nationale :

Une littérature nationale est l’ensemble des œuvres littéraires orales et écrites produites par les éléments d’une nation donnée, quelles que soient les langues utilisées. Puisque les Etats africains sont des nations, leurs littératures sont des littératures nationales ; il y a en Afrique autant de littératures nationales que d’Etats. Le concept de littérature nationale a un contenu essentiellement géographique et politique, comme les concepts d’Etat et de pays. (Huannou 1989 : 174)

Cette approche a néanmoins des limites. L’universitaire béninois a tendance à penser que défendre la catégorie de littérature nationale suppose de déconstruire celle de littérature africaine :

Comme quelqu’un l’a rappelé bien à propos lors du colloque de Dakar, ce sont les Blancs qui ont créé l’idée d’« UNE littérature africaine » perçue et étudiée au plan continental. Les Africains ont bel et bien accepté et utilisé cette idée, bien qu’elle fût (et demeure) fausse ; ils ne lui ont pas opposé la résistance farouche que certains critiques et écrivains manifestent aujourd’hui à l’égard du concept de littérature nationale, sous prétexte qu’il est « une idée des Blancs ». Il y a là une inconséquence bien regrettable. En parlant d’« UNE littérature africaine » perçue et étudiée au plan continental, les Blancs ont marginalisé l’Afrique. (Ibid. : 162)

De plus, l’équation qu’il propose ne se vérifie pas toujours. Les cas d’Eugène Ionesco ou encore de Milan Kundera suffisent à rappeler que l’œuvre d’un auteur n’appartient pas automatiquement à sa nation d’origine. À cet égard, il convient de ne pas oublier que si les auteurs des premières générations comme Senghor sont reconnus comme étant des écrivains africains c’est, d’une part, parce que l’institution française a manqué de jugement en ne les cooptant pas comme elle l’a fait, justement, d’un Kundera et, d’autre part, parce que Senghor et ses compagnons ont habilement manœuvré pour, à travers le mouvement de la négritude, poser les bases d’un champ africain et affirmer son indépendance vis-à-vis de la France.

En définitive, Huannou ne tient pas suffisamment compte de ce que faire acte de littérature revient à s’insérer dans un champ littéraire, c’est-à-dire dans un espace social qui fonctionne selon des règles et des logiques qui lui sont propres. Cet espace est régi par des relations concurrentielles, chacun cherchant à élaborer des stratégies à même de lui garantir les positions les mieux dotées en termes de capital symbolique et de lui permettre de peser sur les règles du jeu.

De ce point de vue, la catégorie de littérature nationale renvoie à la littérature produite dans le cadre d’un système donnant lieu à un champ littéraire national plus ou moins autonome. Ce système qui édicte et contrôle les règles du jeu s’appuie sur un certain nombre d’institutions : établissements scolaires et universitaires, prix littéraires, maisons d’édition, … C’est donc au niveau du fonctionnement des champs littéraires, bien d’avantage qu’à celui des styles d’écriture et – on a souvent tendance à l’oublier – de l’origine des écrivains, que se situe ce qui distingue une littérature nationale d’une autre. Ainsi si la littérature congolaise ne peut être confondue avec la littérature sénégalaise ce n’est pas parce que l’une dépeint l’homme concret tandis que l’autre se démarque par la vivacité de la peinture mais bien parce qu’elles sont inscrites dans des espaces sociaux tout à fait différents. Le Congo a connu au milieu du XXème siècle une vie littéraire assez animée, notamment autour de la revue Liaison qui a contribué à l’émergence et à la formation d’un certain nombre d’écrivains (Chemain 1977b : 15-16). Ce pays bénéficie en outre d’un fort taux de scolarisation qui joue en faveur de la réputation de son champ littéraire (Chemain 1977a : 13). Cependant la manière dont l’instabilité politique se répercute sur ce dernier lui enlève de son éclat. Ainsi, alors que l’organisation du festival Étonnants Voyageurs à Brazzaville en 2013 aurait pu apporter la preuve de l’effervescence littéraire de ce pays, la visite du président Denis Sassou Nguesso a suffi à ternir cette manifestation (Leménager 2013). Le Sénégal quant à lui peut se targuer de la « paternité » de la négritude, d’un système éducatif et universitaire particulièrement développé ou encore de ce que les Nouvelles Éditions Africaines ont été fondées à Dakar. Ces deux pays peuvent être considérés comme des pôles littéraires. Cependant, il y a chez l’un une continuité institutionnelle qui manque à l’autre de sorte que le champ littéraire sénégalais est doté d’un capital symbolique autrement plus important et que Dakar est, en termes de possibilités littéraires, beaucoup plus attrayante que Brazzaville.

C’est justement au niveau des institutions que l’application de la catégorie de littérature nationale en Afrique francophone est la plus problématique. La faiblesse institutionnelle – maisons parisiennes, instances de consécrations parisiennes, réseaux de distribution parisiens – dont souffrent le champ littéraire africain et les champs nationaux en Afrique est de nature à remettre en cause leur autonomie. La littérature africaine a réussi le tour de force de contourner ce problème en misant sur l’immense pouvoir de différenciation de l’argument de la spécificité africaine (Imorou 2014 : 14). Les littératures nationales sont loin de disposer d’une ressource similaire. Le développement des maisons d’édition africaines se révèle être, sur ce point, de première importance. Il constitue un pas non négligeable vers la compensation de cette faiblesse et ce d’autant plus que ces maisons gagnent en autorité. Une preuve en est le sens que prend la circulation des écrivains : alors que ces derniers avaient tendance à voir dans l’édition africaine un simple tremplin vers Paris, on observe un phénomène inverse. Des auteurs aussi établis que Sami Tchak et Théo Ananissoh délaissent Le Mercure de France et Gallimard pour signer avec ODEM et Elyzad (Tchak 2013 ; Ananissoh 2013).

Les maisons africaines participent, de ce fait, au processus d’autonomisation des littératures nationales en les libérant de l’emprise de Paris. En outre, elles possèdent un pouvoir de différenciation appréciable. En effet, elles se réalisent selon des modalités qui diffèrent d’un pays à l’autre et ce même lorsqu’il s’agit d’une maison panafricaine comme c’est le cas des éditions CLE. Il est certain que cette maison dont le siège se trouve à Yaoundé n’informe pas la littérature des autres pays fondateurs (Bénin, Burundi, Congo, Rwanda, Côte d’Ivoire, Gabon, Togo, RDC) dans les mêmes proportions que la littérature camerounaise. À un autre niveau, le destin d’une œuvre ne sera pas le même selon qu’elle est publiée aux éditions CLE ou chez ODEM. De la première, elle tirera profit de la solide réputation d’une maison pionnière qui n’a plus à faire ses preuves. La seconde lui permettra de bénéficier de l’image d’une maison ambitieuse et qui sait faire de nécessité vertu : loin d’être affectée par la conscience de son manque d’expérience, elle joue au contraire de sa jeunesse à son avantage en mettant en scène son sens de la souplesse et une forme de séduction. En attestent le caractère faussement désinvolte de son directeur Pierre Ndemby et la manière dont son site Internet et sa page Facebook savent retenir le chaland.

L’approche sociologique permet donc de mieux percevoir ce qui distingue les littératures nationales. Elle présente, en outre, bien d’autres avantages. En consacrant comme elle le fait l’existence de ces littératures, elle donne davantage de visibilité aux écrivains locaux. Elle pousse le lecteur à regarder dans d’autres directions, l’invite à ne plus se focaliser sur les géants de la littérature africaine. Là où un spécialiste de cette dernière a déjà beaucoup à faire avec l’actualité sans cesse mouvante des Alain Mabanckou et autres Léonora Miano, quelqu’un qui s’intéresse à un champ littéraire national trouvera le temps de regarder aussi du côté des Isaie Biton Koulibaly (Côte d’Ivoire), Hervé Madaya (Cameroun) et Adelaide Fassinou (Bénin).

Mais que les panafricanistes se rassurent, l’attention ainsi portée sur ces auteurs ne constituent en rien un risque de balkanisation. Bien au contraire, elle est l’occasion d’une diversification salutaire des pratiques d’écriture et de lecture. De plus, la catégorie de littérature nationale n’est pas destinée à évincer celle de littérature africaine. Elle attire l’attention sur le fait qu’il existe, au-delà du champ littéraire africain pris dans sa globalité, des champs littéraires nationaux en phase d’autonomisation. Ceux-ci sont engagés dans des relations de concurrence et d’émulation qui contribuent à renforcer le champ littéraire africain dont ils sont finalement des composantes. Pour finir, il existe tout un réseau de circulation entre ces divers champs qu’il appartient aux institutions de valider. Ainsi le fait d’inscrire Léonora Miano au programme scolaire au Cameroun est une manière de consacrer son statut d’écrivain camerounais. Le rôle des maisons d’édition est, du point de vue de ces circulations, appréciable dans le sens où elles ne publient pas exclusivement des nationaux. Néanmoins, leurs efforts risquent de rester vains si elles ne sont pas secondées par d’autres institutions. L’université, en particulier, a son rôle à jouer. En l’occurrence l’essor de l’édition africaine est l’occasion pour elle de repenser l’histoire littéraire et de se diriger vers une histoire intégrée à même de considérer en même temps que les classiques et les étoiles du moment, les auteurs et les genres qui, pour être moins visibles, ne contribuent pas moins à la manière dont le champ littéraire africain devient incontournable sur l’échiquier mondial.

CONCLUSION

À travers ce titre provocateur j’ai voulu, à la suite de Kossi Efoui, insister sur la nécessité qu’il y a à se départir de la définition romantique de la littérature nationale. La littérature comprise comme fille et mère de valeurs nationales n’existe nulle part pour la simple raison qu’écrire ne consiste pas à transmettre l’âme d’une nation, si tant est qu’une telle entité existe. Faire acte de littérature suppose surtout de s’inscrire dans un espace social particulièrement concurrentiel et d’en maîtriser les règles et les logiques de manière à être en mesure d’établir les stratégies de positionnement les plus efficaces. L’argument des valeurs nationales a fait partie de ces stratégies et le champ littéraire africain a su en user avec efficacité. Cependant, il a été, pour ainsi, victime de son succès puisque cet argument a rapidement pris valeur de paradigme de lecture du texte africain, la conséquence étant que ce dernier est souvent objet d’interprétations politiques et identitaires qui se font au détriment de sa dimension littéraire. Cette manière de faire laisse la littérature africaine peu armée dans la concurrence que lui livrent ses rivales dans le partage du capital littéraire mondial. Le développement de l’édition africaine et la multiplication consécutive des œuvres écrites et publiées en Afrique constituent un moment charnière. Il peut conduire à l’exacerbation des effets de la conception romantique et opposer auteurs locaux censés être plus authentiquement sénégalais, ivoiriens ou encore béninois aux auteurs de la diaspora sous le prétexte qu’ils seraient occidentalisés. Mais il peut aussi être l’occasion de comprendre qu’on ne juge pas un texte avec des critères identitaires mais littéraires et que, d’un point de vue stratégique, l’Afrique gagnerait à conjuguer les efforts des uns et des autres et à mettre en commun le capital littéraire emmagasiné localement et dans l’espace diasporique.

OUVRAGES CITES

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A propos : sociotexte

A voir

Réflexion sur les conditions d’une possible vérification scientifique d’un résultat en psychologie sociale : Olivier Zemba

La vérification d’un résultat scientifique pose d’énormes problèmes dans sa pratique, en particulier en Psychologie Sociale où les paramètres techniques, temporels, financiers et sociaux sont changeants. En nous appuyant sur le cas de l’influence minoritaire, on évoquera plutôt l’idée d’une certaine continuité de pratique des expériences plutôt que d'une vérification d'un résultat obtenu antérieurement. Elle conduit également à expliciter les multiples mutations sociales et techniques survenues entre deux expériences. Ainsi, sa pratique expérimentale devient possible par sa capacité d'adaptation aux changements de contexte social.