Le nageur est « nu » : mabanckou dans un flot autofictionnel : Christophe Kouame

LE NAGEUR EST "NU" : MABANCKOU DANS UN FLOT AUTOFICTIONNEL.

Christophe KOUAME
Doctorant (Option Littérature comparée)
Université Félix Houphouët Boigny Abidjan-Cocody.

 

Résumé : Du point de vue théorique et générique,la lecture du paratextedel’ouvrageBlack bazar de l’écrivain franco-congolais AlainMabanckou laisse transparaitre une sorte de duperie, de tromperiequiachèverait de mettre le lecteur dans une imposture. Portant la mention générique roman (deuxième de couverture), le contenu narratif se laisse traverser, transgresser, "violer", en partie par des brides historiques appartenant au vécu antérieur de l’auteur. Ainsi, ces "intermèdes factuels" et circonstanciels informeraient une sorte de fluctuation, d’infléchissement du genreromanesquepur, censé dire le faux, le mensonge à l’antipode du « pacte autobiographique » oudu contrat du dire vrai, vers « l’autofiction » ; forme scripturaire à travers lequel l’auteur ‘’s’invente’’ en inventant. Comment ce mouvement s’opère-t-il ? Comment Mabanckou fait-il cohabiter le réel et la fiction dans son œuvre ? Mieux, comment Mabanckou invente et se dévoile-t-il à travers son texte? Quel(s) enjeu(x) cet acte charrie-t-il ? Ces préoccupations, aussi importantes soient-elles, ouvrent le débat sur les écritures de soi, puis posent en amont le problème épistémologique de l’autonomie du sujet-écrivain africain (contemporain), ainsi que celle de son espace de création.

Mots clés : Autofiction – écriture de soi – Black bazar– autonomie – champ littéraire africain.

Abstract :   From the theoretical and generic point of view, the reading of the paratexte of the work Black generalstore(work Black mess) of the French-Congolesewriter Alain Mabanckou lets show through a kind of cheating, of deceitwhichwould finish putting the reader in an imposture. Carrying(wearing) the generic mention(distinction) Romanic (inside front cover), the narrative contents are allowed cross, break, "rape"("violate"), partially by historic reins belonging to the previous real-life experience of the author. So, these " factual interludes " and incidentalwouldinform a kind of fluctuation, of reorientation of the pure, supposednovelistic genre to say the forgery, the lie to the antipode of the " autobiographicalpact " or the contract of to be right(tell the truth), towards " the faction "; scriptural shapethroughwhom(which) the author "invents" by inventing. How itdoesmovementtake place? How does Mabanckou make live the reality and the fiction in itswork? Better, how Mabanckou invents and hedoes come to light throughhistext? Whatstake (x) doesthisact transport? Theseconcerns, however important they are, open the debate on the writings of one, thenraiseupstream the epistemologicalproblem of the autonomy of the Africansubject-writer (contemporary), as well as that of itsspace of creation.

Keywords: faction – writing of one – Black bazar -autonomy – Africanliteraryfield.

 

Introduction

"Qu’un écrivain mette à contribution son existence pour élaborer une œuvre de fiction constitue un phénomène banal et bien connu. En revanche, qu’il figure dans un récit imaginaire, comme s’il tentait de se dédoubler en personnage romanesque, voilà un geste moins habituel et plus énigmatique."

Vincent Colonna.

 

Entreprise aussi scabreuse qu’inhabituelle, ce que dit l’épigraphe de ce texte est pourtant c’est ce que semble avoir fait Alain Mabanckou dans son œuvre Black bazar. Ainsi, cet article vise à analyser la catégorie générique de ladite œuvre à l’aune de l’appareillage théorique « autofictionnel » de Serge Doubrovsky. En clair, à travers une étude contrastive entre Mabanckou et son personnage Fessologue, charriant des interférences entre réel et fiction, nous voulons interroger le genre ou la forme littéraire précise de Black bazar pour le définir et ainsi analyser sa contribution à l’autonomisation du sujet-écrivain (africain) et de son champ littéraire d’appartenance.

S’il y a quelques décennies plutôt le champ littéraire africain comptait un nombre aisément chiffrable d’acteurs (écrivains, critiques, libraires, éditeurs, …), avec un faible taux de publication annuelle (Papa Samba Diop, 2010), la situation aujourd’hui a bien évolué. Le champ littéraire d’Afrique noire francophone a entenduses limites. Ses acteurs, se multipliant, bénéficient de plus en plus de crédits, d’intérêts, d’attention et occupent ainsi des positions stratégiquement privilégiées dans la République mondiale des lettres : les nombreux prix littéraires glanés par les jeunes écrivains d’Afrique francophone noire ces deux dernières décennies, constituent des cas d’exemples non des moindres.

     Au tournant des décennies quatre-vingt et quatre-vingt-dix, l’arrivée sur la scène littéraire africaine, voire mondiale de nouveaux écrivains, ceux que Wabéri nommera « les enfants de la postcolonie », fait transiter les regards portés sur l’espace de création africain connu depuis ses origines pour ses discours et métadiscours affects, nationalistes et rigides (Husti-Laboye ; 2007) Brouillant tout avec leurs prédécesseurs (Kouamé, 2016), ces jeunes auteurs ‘’inventent’’ de nouvelles manières d’écrire, de nouvelles catégories génériques où transpire une hybridation générique, un décloisonnement du regard avec une profonde reconfiguration du paradigme identitaire.

     Au nombre de ces « écrivains de la rupture africaine », Alain Mabanckou, écrivain franco-congolais, entré triomphalement au Collège de France en Mars dernier, occupe une position (au sens bourdieusien) non des moindres. En vingt-trois années de création (1993-2016), il est auteur de plusieurs écrits sanctionnés en majeure partie par des consécrations, des distinctions, augmentant du coup numériquement son capital symbolique. Ecrivain éclectique, prolixe et prolifique, il s’essaie presqu’à tous les genres, avec, le roman comme genre de prédilection. En plus du Grand prix littéraire d’Afrique Noire obtenu en 1998 pour son premier roman, Bleu blanc rouge (1998), en 2006, il remporte le Prix Renaudot avec son roman Mémoire de porc-épic. Il marque ainsi un pas de géant dans le champ littéraire africain, voire francophone. Trois années plus tard, il publie un autre texte aussi iconoclaste que disruptif, tant par son style, son esthétique que sa truculence : Black bazar ; un titre à la fois cocasse et mordant, provocant et interrogateur, au fond duquel est recélé une histoire placée à la lisière du réel et de la fiction, de l’autobiographie et de l’autofiction. A lecture de cette œuvre, qui retrace l’histoire comico-tragique d’un certain personnage imaginaire surnommé « Fessologue » par ses compères, originaire du Congo-Brazzaville, « apprenti écrivain », vivant à Paris depuis une quinzaine d’années, on découvre des épisodes de la vie réelle de l’auteur, avec des modifications souvent comiques et hyperboliques d’une foule d’éléments : Serge Doubrovsky parle d’ « autofiction », c’est-à-dire une « fiction, d’événements et de faits strictement réels.» (Doubrovsky, 1997).

     Partant de ce constat, une série d’interrogations s’impose : comment l’écrivain franco-congolais invente et « se dénude »-t-il à travers son texte ?  Mieux, comment, entre les lignes de son récit imaginaire, se lirait-il son vécu passé ? Comment Mabanckou se fond et se confond-t-il à son protagoniste ? Par ailleurs, comment une telle forme scripturaire ou littéraire informe-t-elle l’autonomie du sujet-écrivain, ainsi que celle de son champ littéraire ? Une hypothèse peut être postulée, Alain Mabanckou combine réalité et fiction pour créer une forme littéraire hybride, pour dévoiler sa liberté scripturaire et montrer  ses prises de distances idéologique et esthétique vis-à-vis de ses prédécesseurs : c’est ce que cette réflexion, scindée en deux parties, tentera chacune de démontrer.

  1. Black bazar ou la fictionnalisation de soi

Quelle part de vie de Mabanckou transparait-elle dans ce texte feignant la fiction ? Comment raconte et se raconte-t-il à travers cette œuvre ? Ces interrogations soulèvent de facto la problématique de « l’autofiction ». Par ailleurs, à quoi ce concept répond-il ?

Théoriquement, l’autofiction, en tant que, genre des écritures de soi, est postulée par Serges Doubrovsky pour l’opposer, d’une part au « pacte autobiographique » de Philippe Lejeune, et d’autre part, pour remplir les « cases aveugles » (Colonna, 1989 ; 9) laissées par ce dernier « dans la fameuse classification des œuvres dites de l’écriture de soi » (Bouhadid, Idem, p.158). Cette origine conceptuelle établira un rapport définitionnel entre l’autobiographie et l’autofiction. Ce qui fait dire à Philippe Gasparini que : « toute définition de l’autofiction passe par une critique de l’autobiographie. » (Gasparini, 2011 ; 11)  Autrement dit, du point de vue définitionnel et analytique, le postulat de l’autofiction passerait par la mise en question du « pacte autobiographique ». Elle constituerait la pièce complémentaire, qui prouvant les failles autobiographiques, participerait à l’exhaustivité définitionnelle des écritures de soi.

En effet, en 1977, sur la quatrième de couverture de son ouvrage Fils,paru deux années seulement après le « pacte » lejeunien, (Lejeune, 1975) en postulant le néologisme, le théoricien français le définit comme une : « fiction, d’événements et de faits strictement réels ; si l’on veut autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure du langage, hors sagesse et hors syntaxe du roman traditionnel ». Autrement dit, par « autofiction » il faudra entendre unefictionnalisation de soi au cours de laquelle l’écrivain abandonnerait les rênes du roman traditionnel, pur et autobiographique (réservé selon Doubrovsky aux illustres de ce monde) pour produire un nouveau roman matériellement hybride. En termes plus clairs, elle est constituée à la fois d’invention et de réalité, d’autobiographie et de fiction, laissant la liberté à l’écrivain, situé dans l’entre-deux, dans un mouvement de va-et-vient structural, de regarder avec la même franchise d’un côté comme de l’autre. L’autofiction constituerait à cet effet un compensatoire, mieux un genre « justicier » de l’être ordinaire. C’est en ce sens que paraphrasant Doubrovsky, Vincent Colonna précise qu’ « à la différence de l’autobiographie qui serait l’apanage des vies mémorables, l’autofiction serait le refuge des vies ordinaires. Elle permettrait à chacun de raconter sa vie, dès lors qu’il la dote des atouts de la fiction. » (Doubrovsky, Op. Cit)

A ce niveau, l’écrit Black bazarde Mabanckou devient porteur de sens. Même si l’écrivain opte pour le roman comme nomination générique de son texte, une analyse plus minutieuse permettrait de découvrir une« matière (…) strictement autobiographique et [une] manière, strictement fictionnelle.» (Doubrovsky, Ibid) En d’autres termes, cette œuvre constituerait un creuset d’autofictionnalisation de/pour l’écrivain franco-congolais. Elle lui aurait permis de raconter sa vie « en la dotant d’atouts de la fiction. »A travers la « vie ordinaire » du protagoniste se dessine des éléments importants de la vie réelle de Mabanckou allant de son enfance au Congo-Brazzaville jusqu’à son arrivée en France, précédent son départ pour les Etats-Unis d’Amérique. Pour mieux l’appréhender, procédons au décryptage de cette période de sa vie à travers une étude comparée d’avec son personnage principal ; « Fessologue ».

  • Mabanckou/Fessologue ou l’auteur et son « double »

De façon sommaire, l’histoire racontée dans l’œuvre est celle « d’un dandy congolais, surnommé « Fessologue », qui vient d’être plaqué par sa femme, Couleur d’origine,  partie au pays (Congo-Brazzaville) depuis quatre avec un obscur joueur de tam-tam », surnommé l’Hybride, et qui décide contre tout de devenir écrivain sans doute pour ressembler à son auteur. Sous le sceau de cette allégation narrative, Mabanckou, se retirant« dans la neutralité caustique du compte rendu » (Le monde, 9 juillet 1999), révise sa propre histoire, son passé. En un mot, Black bazar serait l’auto-ressassement de la vie antérieure de Mabanckou couvrant la période de sa naissance à celle de son départ pour les Etats Unis où il devrait enseigner (1966-2001). Pour mieux la cerner, nous voulons la scinder en deux moments : 1966-1986 (de son enfance jusqu’à son départ pour la France) et 1986-2001 (quinze premières années en France avant son départ pour les Etats Unis d’Amérique). 

  • Premier moment

1966 : Naissance de Mabanckou au Congo-Brazzaville.

1966-1986 : Cette tranche, lisible en filigrane à travers l’œuvre,revientsurl’enfancede l’auteur passée auprès de ses parents à Pointe-Noire. Fils unique d’une modeste famille (père adoptif réceptionniste dans un Hôtel et mère probablement commerçante), qui sans doute aurait souhaité avoir une fille après Alain. En effet, non moins importante pour sa vie future, cette période serait marquée par sa scolarité, son amour naissant pour la littérature (en dépit de « l’opposition » de son père soucieux de préserver sa candeur enfantine), ses randonnées au « cinéma Rex », au « quartier Trois-Cent » (visible nid de « publicisme féminin »), ses exubérants moments de jeux (football), ses « cours » de catéchumène et de faconde pour baratiner la gente féminine,… En un mot, Mabanckou serait un enfant heureux,insouciant, plein de vie et de force, optimiste et jovial, ayant connu du point de vue psychologique et social une croissance harmonieuse, tel qu’il l’avouerait par son personnage « Fessologue » :

Puisqu’elle était friande de mes histoires de gamins au pays, je lui narrais aussi comment on avait survécu sans jouets de Noël, on jouait au ballon avec un ballon pas du tout rond (…). Je lui racontais comment on apprenait à baratiner les filles pour la première fois. On redoutait ce moment-là, on allait consulter un grand frère du quartier qui s’appelait Grand Poupy. [Au cours d’un entretien, l’auteur d’ailleurs certifie l’existence de ce personnage qu’il accuse lui avoir « volé » son amour d’enfance « sa Blonde de Neige » ; celle pour qui il allait prendre des « cours » de baratins.( « Entretien avec Alain Mabanckou », Actualité Culture  Livres, Propos recueillis par Delaroche Philippe et Liger Baptiste)] Lorsqu’on avait seize ans, on pensait que pour baratiner les filles on devait écrire de belles lettres d’amour. (…) On allait (…) lire au centre culturel français de Pointe-Noire. (Black bazar, p. 54-62)

A ces indices factuels réels, voire autofictionnels, laissant apparaitre une homogénéité entre Mabanckou et son personnage principal-narrateur, s’ajoute cet autre épisode narratif faisant suite à la naissance de la fille de « Fessologue » et de Couleur d’origine ; Henriette. A travers l’onomastique qui n’a subi aucune fioriture esthétique, trahissant du coup les sentiments nostalgiques de l’auteur, se découvre des épisodes émouvants de son enfance réelle :

A la naissance de notre fille, j’étais le père le plus heureux de la terre. Je voulais que le monde entier le sache. (…) Je n’ai pas attendu trois mois pour débarquer au Jip’s avec la gamine et la montrer à mes potes, (…) Vladimir Le Camerounais (…) a plaisanté en disant que ses deux cigares joints étaient plus longs que la taille de ma fille. En plus il se demandait pourquoi on l’avait prénommée Henriette. J’ai dit que c’était le nom de ma grand-mère, Henriette Nsoko, une femme qui a compté dans mon enfance, une femme qui me manque beaucoup. On allait avec ma mère la voir au village Louboulou dans le Sud du Congo, elle est morte alors que j’avais à peine six ans. J’ai gardé d’elle l’image d’une vieille assise devant la porte de sa case, (…) la vieillesse avait rongé sa mémoire et elle ne se rappelait plus qui j’étais. Lorsque j’ouvrais la porte de sa cuisine elle hurlait au voleur, les villageois accouraient pour lui expliquer que j’étais son petit-fils, le fils de sa fille Pauline Kengué,… (Op.Cit. p. 98-101)

En réalité Pauline Kengué, à qui l’auteur a d’ailleurs dédié l’œuvre, est sa mère biologique, tout comme Henriette Nsoko serait probablement sa grand-mère. En revanche, introduites dans le texte et devenues par ricochet des « êtres de papier », elles appartiendraient à la généalogie de Fessologue, le « double » de l’auteur. Dès lors, on pourra comprendre que le petit et le jeuneMabanckouparleraient aisément à travers ces réminiscences de « Fessologue » tentant de faire partager son expérience enfantine avec sa femme Couleur d’origine. Ces similitudes entre ces deux entités (auteur et son personnage) se poursuivront lorsque Mabanckouraconte la vie parisienne de « Fessologue ». Celle-ci traduirait le deuxième moment du retour à son passé.

  • Deuxième moment 

 

1986-2001 : Les deux bornes constitutives de cette tranche représentent des tournantsimportants dans la vie de Mabanckou. Couvrant une période de quinze ans de sa vie (simple coïncidence avec les quinze ans de vie parisienne de son personnage?( Idem), elles représentent de part et d’autre l’année de son arrivée en France, en tant qu’étudiant en droit et celle de son départ aux Etats-Unis d’Amérique, où il enseigne la littérature francophone, d’abord à Ann Arbor (Michighan), puis à l’Université de Californie à Los Angeles.

En réalité, si l’absence d’une étude sociologique et psychocritique (suivant la méthode de Charles Mauron) approfondie préalable de l’auteur ne nous aurait pas permis de cerner des détails de sa vie quotidienne durant ces quinze premières années parisiennes, l’histoire de Black bazar pourrait contribuer à combler cette aporie. Etant donné qu’il le met à « découvert », en dépit des modifications apportées. En effet, ayant obtenu une bourse d’études qui le conduit en France, ce qui le diffère de son personnage, qui a plutôt arrêté ses études après son échec au Baccalauréat (Black bazar, p. 86), Alain Mabanckou s’inscrit à l’Université de Paris-Dauphine où il acquiert son DEA (Diplôme d’Etudes Approfondies) de droit des affaires. Il sera ainsi « embauché comme conseiller auprès du service juridique et communication de la Lyonnaise des Eaux », tâche qu’il accomplira dix années (Delaroche Philippe et Liger Baptiste, Entretien avec Alain Mabanckou, 2009) durant, de bon ou mauvais gré ; aspirant plutôt au métier des belles lettres. En conséquence, parallèlement à cette fonction, qu’il abandonne au final, il publiait des « poèmes dans l’anonymat ». A ce niveau, même si Mabanckou tente de maquiller la « vérité », le réel, en créant un personnage exerçant, contrairement à lui, dans une imprimerie (fait cernable suivant la psychanalyse freudienne), leurs destins finissent par se croiser, s’enchevêtrer. En effet, alors que l’auteur abandonne sa profession de conseiller juridique, pour l’écriture, son personnage-narrateur en fait de même. Il délaisse son « dédaigneux » emploi de « chargeur » dans une imprimerie « d’Issy-les-Moulineaux » (Black bazar, p. 92) pour s’acheter une « machine à écrire à la porte de Vincennes (…) parce qu’ [il] voulait faire comme les vrais écrivains » (Idem, p. 167). Par ailleurs, il faudra remarquer les déclics communs ayant conduit nos deux entités à l’écriture. En termes plus précis, tandis que Mabanckou est influencé par cette franche « gesticulation stylistique » de Céline, ainsi que la cocasserie, l’exagération et la truculence narrative des Latino-Américains, notamment Gabriel Garcia Márquez, Horacio Quiroga, Juan Rulfo, qu’on retrouverait dans ses écrits, « Fessologue » délaisse son emploi au bénéfice de l’écriture, à plein temps, après avoir rencontré Louis-Philippe, un écrivain Haïtien.

En outre, deux autres faits marquent également la présence de l’auteur dans son écrit et exemplifient ainsi l’affinité ou le lien étroit existant entre lui et son personnage. Il s’agit de la prééminence du personnage pour l’habillement, la musique congolaise des années 80-90, ainsi que sa « grande » culture lisible à travers ses nombreuses références extratextuelles. En effet, bercé par la musique locale (congolaise) durant son enfance, puis au cours de sa jeunesse en France et également la Sape, Mabanckou a sans doute subi l’influence, en les transposant dans son écrit.

« L’enfant est le père de l’Homme », affirmait Sigmund Freud. Au-delà des considérations anthropologiques que pourrait receler une telle déclaration, du point de vue psychologique, elle traduirait, dans le processus du développement humain, l’influence qu’aurait l’enfance sur l’âge adulte. Autrement dit, certains actes de l’adulte seraient déterminés, mieux trouveraient leur explication psychologique qu’après un retour à l’âge d’enfance. Dans une certaine mesure, cette constatation freudienne serait imputable à l’écrivain franco-congolais, quand il s’agit de son attirance pour la mode ou la sape, transparaissant dans son œuvre. En effet, né au Congo-Brazzaville dans les années 60, tout comme son personnage, son enfance aurait indubitablement été influencée par la vogue du phénomène social des sapeurs, avec des acteurs, à la suite d’André Matsoua (leader Charismatique des années 50), comme : « Kalafath, Maverick, Destin, Dégré, MaPré, Massengo, Amatex, Miro, Mister, NgomaLomome, (…) Moulélé, Wallace, Ibara, Hassan, Tabasso, Bissengo, Mogard, Loko, Amateur, Modeste, (…) Mabeya, Yankil, Djobalard, Jung,… » (Sédar de block, Ibid) Faisant sans doute partie de la génération ayant importé le phénomène à Paris, dans les années 80, les propos du protagoniste enlisent son auteur dans l’obédience autofictionnelle. En clair, à travers « Fessologue »se découvre l’historique de la sape, ainsi que l’attirance de Mabanckoupour le phénomène. Il « s’oublierait » et avouerait :

Moi je ne rigole pas avec l’habillement, mes amis du Jip’s le savent, (…) Si je suis toujours bien habillé en costard c’est qu’il faut « maintenir la pression », comme on dit dans notre milieu de la Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes, la SAPE, une invention de chez nous, née dans le quartier Bacongo, à Brazzaville, vers le rond-point Total (…). C’est nous qui avons exporté la Sape à Paris, qu’on ne me raconte pas le contraire. (Black bazar, pp. 42-43)

De même, parlant de leur sentiment commun pour les cols à trois boutons prisés par son protagoniste, Mabanckou confesse : « Dans la plupart de mes livres, je suis dans chacun des personnages. (…) le narrateur de Black bazar (…) est un Congolais comme moi, et il aime les cols à trois boutons : je porte toujours des cols à trois boutons ! » (Entretien avec Mabanckou », Op. cit)

En outre, au-delà de ces faits et similitudes révélés, l’autofictionnalisation de Mabanckou est également lisible à travers « la mise en scène de ses compagnons » réels, notamment Paul du grand Congo, Roger le Franco-ivoirien, Willy le barman, ainsi que celle du « Jip’s », bar afro-cubain du premier arrondissement parisien, qui plus que des êtres imaginaires et imaginés sont réels et vivants. C’est ce que nous révèlent Delaroche Philippe et Liger Baptiste dans l’introduction de leur entretien accordé à l’auteur après la parution de son œuvre Black bazar 

« Il est rare de rencontrer ‘’pour de vrai’’ les personnages d’un roman, à plus forte raison au cours d’un entretien avec son auteur. Pourtant, ils sont tous là, et ils trinquent avec l’équipe de Lire : Paul du grand Congo, Roger le Franco-Ivoirien, Willy le barman, etc. Eux, ce sont les protagonistes du nouveau roman, irrésistible, d’Alain Mabanckou. Black bazar… (…) ce jour-là, notre homme à la casquette [Mabanckou] a réuni dans un bar afro-cubain (bien réel) du premier arrondissement : Le Jip’s. » (Entretien, Idem)

Partant, lorsque Mabanckou est interrogé sur l’existence de ces instances narratives (personnages et espace), il s’écrie : « Que voulez-vous ? C’est le roman de la réalité. La fiction peut côtoyer la réalité. Alors j’essaie de l’en extirper. C’est tout. » (Idem) Comme cela se veut plausible, Mabanckou et son personnage partagent les mêmes amitiés et fréquentent le même lieu de distraction : le Jip’s.

    Dès lors, au vu de ces similitudes entre auteur et personnage-principal, le roman comme choix générique de cette œuvre ne devient-il pas « erroné », mieux ne constitue-t-il pas une imposture ou une astuce pour l’écrivain pour se dérober de la vérité ? Ou encore, en suscitant des interrogations sur sa forme ou son genre littéraire précis, cette œuvre ne problématise-t-elle pas la nomination roman portée sur la page de couverture, selon que le lecteur est constamment invité à faire de brèves incursions dans la vie réelle de son auteur ? En réalité, tout laisse à croire que Mabanckou s’est servi à la fois de sa biographie et de la fiction pour l’écrire. Il a subrepticement combiné « vérité » et « mensonge », réel et fiction pour le produire : d’où la part autofictionnelle.

Par ailleurs, du point de vue idéologique, comment cette œuvre annonce-t-elle l’autonomie du champ littéraire africain, par-delà celle de son auteur ?

 

 

  1. Black bazar et l’autonomisation du champ littéraire africain

S’il existe, à partir de ce qui précède une homologie identitaire, entre Mabanckou et son personnage principal, il va s’en dire que la pensée ou la vision du monde de l’un est imputable à l’autre. Vu sous cet angle, cette œuvre constituerait un point de suture, de rencontre idéologique entre les deux entités, exprimant leur avis à l’égard du monde contemporain ; un monde d’hybridités, selon la conception du théoricien indien Homi Kay Bahbah, forgé à « l’interface du cosmopolitisme et des valeurs d’autochtonie. » (Mbembe, 2000 ; 19)

De fait, l’un des faits marquants de cette œuvre de Mabanckou reste indubitablement son  « parti pris » réel pour le refoulement des idéologies africanistes et panafricanistes. A l’antipode des diatribes d’obédience marxiste et communautaire du passé, Mabanckou prend le contre-pied, cherchant à déconstruire ou ironiser certains clichés ayant intégré les imaginaires collectifs africains et européens. Il tente d’extirper les forces ou les charges culturelles pour les redéfinir, tourner en dérision ou réinterroger les responsabilités. Alors que pour la plupart des Africains, leur retard technique et économique serait dû aux colonisateurs, (Delphine Lecoutre et Admore Mupoki Kambudzi, 2010 ; 27-28) Mabanckou fait interroger un de ses personnages : « Vous êtes indépendants depuis bientôt un demi-siècle et tu me dis qu’il n’y a qu’une route [dans votre arrière-pays]? Qu’est-ce que vous avez foutu pendant tout ce temps ? » (Black bazar, p. 15) (En effet, ces interrogations sont d’une pertinence quant à la responsabilité africaine dans son développement, car selon lui, il « faut arrêter de toujours montrer du doigt les colons ! » (Op.Cit, p. 15)

De même, il soulève l’épineux problème identitaire fondé sur le « masque racial », pour emprunter les mots à Mbembé, pour le réinvestir dans un débat postcolonial contemporain. A l’opposé des chantres négritudiens ayant nourri leur combat sur un facteur aussi vaporeux qu’est la couleur de la peau, l’écrivain franco-congolais montre la fragilité d’un tel acte en insistant sur le fait que le racisme peut être vécu même à l’intérieur d’une même race lorsque les revendications identitaires parviennent à différer. En effet, sous le sceau d’une fausse francophonie, réunissant des Arabes, des Noirs d’Afrique, des Français, des Martiniquais, des Franco-belges, il présente plutôt une population « noire » éclatée et foncièrement inter-raciale. Les nombreuses altercations et « affrontements » entre Monsieur Hippocrate, Martiniquais d’origine, revendiquant l’identité française et Fessologue, dandy et apprenti écrivain congolais, illustrent cette situation. Vouant une haine viscérale pour les Noirs, surtout les Congolais qui selon lui « n’arrêtent pas de se pointer à la frontière alors qu’ils ont du pétrole et du bois bandé chez eux », Monsieur Hippocrate incarnerait cette opposition interne ou inter-raciale. Il manifeste un racisme qui laisse interroger la pertinence du combat négritudien d’antan. Il ne cesse de crier à son co-locataire congolais : « Espèce de Congolais ! Ta femme est partie ! Retourne chez toi ! » Cependant, sans réellement oser l’avouer, ce personnage n’incarnerait-il pas la facette idéologique de Mabanckou, si nous parvenions à lui ôter cette haine nietzschéenne du Noir et du Congolais ?

A l’opposé de Monsieur Hippocrate se trouve une autre figure chauvine, traditionnelle et conservatrice des idéaux négritudiens ; c’est celle de l’Arabe du coin. Personnage très engagé pour l’unité africaine dans une société de plus en plus individualisée. En effet, pour ce dernier, face à la gravité du drame africain et de l’ingratitude occidentale, seule l’unité pourrait occasionner un éventuel relèvement du continent : « Mon frère africain, la situation est grave, nous devons nous aider les uns les autres. (…) Il nous reste une chose, mon frère africain, c’est l’union de l’Afrique, ce n’est que comme ça qu’on bâtira l’Unité Africaine », harangue-t-il.Ainsi, àl’en-tête de chacune de ses diatribes, il cite : « l’Occident nous a trop longtemps gavés de mensonges et gonflés de pestilences mon frère africain ! » Même si la récurrence et la reprise incessante de cet extrait poétique césairien, qui traverse littéralement l’œuvre, finissent par lui ôter tout crédit,l’Arabe du coin n’oscille guère quand il s’agit de lutter pour l’unité africaine, selon la vision du Guide Lybien Muhammad Kadhafi. Dès lors, on peut s’interroger sur le degré de cet engouement, si ce guide éclairé était-il un noir d’Afrique ? Agirait-il aveclamême ardeur et détermination ? Ou est-ce par un simple ethnocentrismeou chauvinisme voilé ? L’attitude de désintéressement du personnage principal, confident malgré lui, n’en dirait-elle pas long sur ces interrogations ?

    En réalité, la communauté « noire » unie par un passé ou des « malheurs » historiques communs semblerait être éclatée. Elle serait divisée en plusieurs micro-sociétés (microcosmes) où des forces s’affrontent et se repoussent. La « complicité raciale » comme facteur déterminant d’une identité culturelle indivise se serait effritée pour faire place à une hétérogénéité culturelle. En somme, trois mondes noirs seraient identifiables. En face de cette catégorie nostalgique, conservatrice mue toujours du rêve panafricaniste, représentée par « l’Arabe du coin » et « Yves l’Ivoirien tout court », venu quant à lui en France pour « réparer » l’injustice coloniale, en faisant « payer » aux Blanches « la dette coloniale », à travers « la révolution horizontale », se trouve une autre catégorie visiblement « inter-raciste », incarnée par « Monsieur Hippocrate », un martiniquais, abhorrant ou nourrissant une haine viscérale des Noirs. Entre ces deux pôles diamétralement opposées, se trouve cette autre catégorie hybride, se réclamant de l’entre-deux : c’est le cas de Roger le Franco-Ivoirien.

Black bazardevient à cet effet une réinterrogation de l’identité noire. L’écrivain, dans la vision des discours postcoloniaux déplace les questions identitaires rigides, essentialistes vers la formation de nouvelles identités plurielles, rhizomatiques au sens où l’entendrait Edouard Glissant.L’enjeu serait d’insister sur sa liberté scripturaire, ses prises de distance vis-à-vis du discours nationaliste et collectiviste passé pour annoncer d’une part son autonomie, et d’autre part celle de son espace de production. C’est sans doute ce qui le pousse à écrire dans son essai Lettre à Jimmy, paru deux années plus tôt avant la publication de Black bazar :

Je veux privilégier, cher Jimmy, l’indépendance du romancier, et je me méfie de la «littérature de troupeau ». L’écrivain devrait toujours donner sa propre version de la condition humaine, même à l’opposé de la pensée unique et moralisante. Une certaine littérature africaine dite des « enfants soldats » ou encore du « génocide au Rwanda » (…) m’a définitivement convaincu que nousn’étions pas sortis de la spirale de La Case de l’oncle Tom, et que le sentimentalisme, le moralisme qui sous-tendent certaines des œuvres nuisent aux lettres africaines.

  Sonnant le glas des « mythes collectivistes » africains, la liberté scripturaire revendiquée par l’écrivain franco-congolais sera d’un écho fort dans son roman Black bazar. En effet, si nous voulons le dire avec l’éditeur, à l’instar de James Baldwin qui se forgea une «identité au-delà des communautarismes », Mabanckou opte pour la prise de distance vis-à-vis des discours marxistes africains pour se forger une identité littéraire.

 

Conclusion

En somme, du point de vue théorique et générique,la lecture du paratextedeBlack bazar de l’écrivain franco-congolais AlainMabanckou laisse transparaitre une sorte de duperie, de trompe l’œil, qui mettrait en substance le lecteur dans une imposture. Portant la mention générique roman (deuxième de couverture), le contenu narratif se laisse traverser, transgresser, "violer", en partie par des brides historiques appartenant au vécu antérieur de l’auteur. Ainsi, à travers l’étude comparée menée à partir de Mabanckou et ses personnages, notamment le personnage principal, ces "intermèdes factuels" et circonstanciels informeraient une sorte de fluctuation, d’infléchissement du genre romanesque pur, censé dire le faux, le mensonge à l’antipode du « pacte autobiographique » oudu contrat du dire vrai, vers « l’autofiction » ; forme scripturaire à travers lequel l’auteur ‘’s’invente’’ en inventant.

Par ailleurs, du point de vue socio-discursif, l’acte porterait en soi une revendication, mieux une sédition contre le discours africain préexistant entaché de ses nombreuses « illusions de l’africanité ». Par conséquent, au niveau épistémologique, il annoncerait l’autonomie du sujet-écrivain et par ricochet celle de son espace de production. L’abandon des voies canoniques du passé informerait la venue d’une nouvelle ère discursive dominée par le discours postcolonial et sa relativisation discursive.

En post-dire, retenons que cette réflexion, qui certainement peut comporter des déficits théoriques quant aux modes opératoires de l’autofiction, ne revendique pas plus qu’une ébauche ou une modeste contributionaux travaux futurs d’approfondissement ; dans la mesure où suivant la question abordée, le champ littéraire africain reste encore prometteur et très ouvert à l’exégèse.

 

Bibliographie

 

  •  

 

  • Mabanckou Alain, Black bazar, Paris, Seuil, 2007.

 

  • Ouvrages, articles et autres écrits consultés
  • Bouhadid Nadia, « L’écriture autofictionnelle entre l’écriture différancielle du spacieux et l’écriture de la déconstruction »,Analyses, vol. 9, n°2, printemps-été 2014, p. 157-191, http : //www.revue-analyses.org. Consulté le 03 mars 2016.

 

  • Colonna Vincent, L’autofiction, essai sur la fictionnalisation de soi en littérature. Linguistics. Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), 1989, p. 9. [En ligne]. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00006609. Consulté le 1er décembre 2016.

 

  • Doubrovsky Serge, Fils, Paris, Galilée, 1977.

 

  • « Entretien avec Alain Mabanckou », Actualité Culture  Livres, Propos recueillis par Delaroche Philippe et Liger Baptiste, http://www.l’express.fr/culture/livre/entretien-avec-mabanckou_815535.html. Consulté le 03 décembre 2016.

 

 

  • Husti-Laboye Carmen, L’individu dans la littérature africaine contemporaine : L’ontologie faible de la postmodernité, Thèse de doctorat nouveau régime, option : Littérature française, Université de Limoges, UFR des Sciences de l’Homme et de la Société, département des Lettres et Sciences Humaines, 14 décembre 2007, 373 p. [sous la direction du Professeur Michel BENIAMINO].

 

  • Kouamé Christophe, « Ecritures africaines de soi et enjeux discursifs dans le champ littéraire africain », sociotexte.org/ecritures-africaines-de-soi-et-enjeux-discursifs-dans-le-champ-litteraire-africain-christophe-kouame/ N°0.

 

  • LecoutreDelphine et KambudziMupokiAdmore, « Vers un divorce avec Paris ? », Manière de voir,Le Monde diplomatique, Bimestriel n°108, décembre 2009-janvier 2010.
  • Lejeune Philippe, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1975.

 

  • Mbembé Achille, « A propos des écritures africaines de soi », Politique Africaine, n°77, 2000/1, p. 16-43.

 

  • N’Goran David, Les illusions de l’Africanité. Une analyse socio-discursive du champ littéraire, Paris, Editions Plublibook, coll. ‘’Lettres & Langues’’, série ‘’Lettres Modernes’’, 2012.

 

  • SCHÜLLER, Thorsten, « La littérature africaine n’existe pas », ou l’effacement des traces identitaires dans les littératures africaines sub-sahariennes de langue française. Journée d’études pluridisciplinaires. Constructions discursives de l’origine et autres labels identitaires, 19 septembre 2008. Metz : Centre de recherche « Ecriture », 2008.
  • Sédar de Block, « De la sape à la sapologie : l’histoire des dandys congolais ». starducongo.com. http://starducongo.com/de-la-sape-a-l-histoire-des-dandys-congolais_a2142.html. Consulté le 14 décembre 2016.

 

   Au vu des objectifs assignés à cette étude, nous éviterons de gré la nomination roman que porte le texte. Il sera ainsi désigné par des « synonymes » englobants comme ouvrage, œuvre, texte, écrit, création,…  

  Alain Mabanckou, Black bazar, Paris, Seuil, 2009. Toutes les références et citati0ons sont issues de cette édition.

   Nous postulons l’expression.

 

 

Nous pouvons lire ce fait comme un premier élément de similitude entre Mabanckou et son personnage. Ils nourrissent tous deux la même passion de l’écriture sans doute pour compenser les « vides » laissés par leur séparation d’avec un être cher : Pauline Kengué (sa mère décédée en 1995) pour l’auteur et Couleur d’origine (sa femme) pour le personnage principal : S’il serait possible de croire aux vertus thérapeutiques de l’écriture.

  Simple coïncidence ? Nous doutons. Le personnage de Mabanckou, tout comme lui, avoue « Je vis depuis quinze ans dans ce studio. (A Paris)» (p. 89)

   Cette hypothèse est nourrie par cette séquence narrative, parlant certainement de la prétention teintée de remords et de complaisances de « son » père : « Je revois encore cet homme, mon père. Râblé, l’air débonnaire (…) Il rappelait à qui voulait l’entendre qu’il aurait été capable d’épouser une Blanche, une ‘’vraie’’ qui l’aurait emmené vivre en France, à Bordeaux (…) Mais sa vie, il allait la passer avec notre mère. Il lui avait trouvé un étal au grand marché et elle vendait des arachides, du poisson salé et de l’huile de palme. » (Black bazar ; 199)

   Nous estimons que le choix du sexe féminin comme enfant de ses protagonistes « Fessologue » et de Couleur d’origine n’est pas fortuit. Il jaillit sans doute de l’inconscient, mieux pourrait trahir la conscience, la pensée profonde de l’auteur, qui peut être aurait-il vivement souhaité avoir une cadette. Tout comme lui, Henriette (la fillette en question) est fille unique et devra passer son enfance au Congo-Brazzaville.  

« Entretien avec Alain Mabanckou », Actualité Culture  Livres, Propos recueillis par Delaroche Philippe et Liger Baptiste, http://www.l’express.fr/culture/livre/entretien-avec-mabanckou_815535.html. Consulté le 03 décembre 2016.

Pour quiconque aurait lu au moins deux ou trois romans de Mabanckou se serait bien rendu à l’évidence de l’intérêt qu’occupe ce lieu dans l’imaginaire de l’auteur. Il apparait comme sorte de métaphore obsédante, présente dans presque tous ses écrits. De Bleu blanc rouge à Verre cassé, passant par African psycho et notre corpus, le spectre de cet endroit est bien présent.

Nous pensons que cette fonction attribuée au personnage par l’auteur relèverait d’un désir refoulé, suivant la psychanalyse freudienne. Aspirant au monde des lettres, alors qu’il travaillait dans une structure diamétralement opposée à celle de son rêve, l’auteur invente son personnage et lui prête ses désirs ; une sorte de catharsis.

Néologisme créé de l’association des initiales de la Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes (SAPE). Phénomène social né au Congo-Brazzaville dans les années 20 et qui aurait atteint son « apogée dans les années 80. » Sédar de block, « De la sape à la sapologie : l’histoire des dandys congolais ». starducongo.com. [En ligne]. Url :http://starducongo.com/de-la-sape-a-l-histoire-des-dandys-congolais_a2142.html. Consulté le 14 décembre 2016.

Op. cit, p. 36

Idem, p. 41.

Ibidem, p. 119

Alain Mabanckou, Lettre à Jimmy, Paris, Editions Fayard, 2007.

Alain Mabanckou, Lettre à Jimmy, Op. cit., p. 76

Torsten Schuller,« La littérature africaine n’existe pas », ou l’effacement des traces identitaires dans les littératures africaines sub-sahariennes de langue française. Journée d’études pluridisciplinaires. Constructions discursives de l’origine et autres labels identitaires, 19 septembre 2008. Metz : Centre de recherche « Ecriture », 2008.

 

David N’Goran, Les illusions de l’Africanité. Une analyse socio-discursive du champ littéraire, Paris,EditionsPlublibook, coll. ‘’Lettres & Langues’’, série ‘’Lettres Modernes’’, 2012.

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