Politiques de l’inimitié, A. Mbembe

Médecin en France métropolitaine, en Algérie puis en Tunisie, Frantz Fanon consacra une grande partie de sa courte vie à soigner des patients rendues littéralement malades par l'ordre et la violence coloniales. Il fut le témoin direct de souffrances, de la folie, de la détresse humaine et, surtout, de la mort de nombreux innocents. De la guerre coloniale en général, Fanon disait qu'elle était génératrice de toutes sortes de pathologies et constituait un terrain favorable à l'éclosion de troubles mentaux.

Ces pathologies de temps de guerre proprement dites venaient s'ajouter aux blessures que la colonisation avait toujours infligées aux colonisés, depuis la conquête. Le colonisé qui subissait la guerre coloniale, ou qui s'y était impliqué comme combattant, était donc un être portant sur lui, en lui et par-devers lui les cicatrices et toutes les traces d'entailles originaires. L'objet de ce livre n'est pas de retracer l'ensemble de la trajectoire médicale de Fanon.

Son réquisitoire contre l'institution médicale et la discipline psychiatrique en situation coloniale est connu. Il s'agit de revisiter, avec un regard contemporain, sa réflexion sur les rapports entre la clinique du sujet et la politique du patient. Né en Martinique, passé par la France, Fanon avait lié son sort à celui de l'Algérie. C'est par le biais de l'Algérie finalement, comme à revers, qu'il boucle la boucle de son périple.

"Participer au mouvement ordonné d'un continent, c'était cela, en définitive, le travail que j'avais choisi", affirmait-il au soir de sa vie. L'Afrique qu'il découvre au moment de la décolonisation est un lacis de contradictions. Mais c'est aussi une Afrique qui, lentement, sort du gite nocturne que fut la colonisation. Arracher le masque, rompre les amarres, ouvrir de nouveaux fronts, mettre l'Afrique en branle et accoucher d'un monde, telle était finalement l'idée fanonienne de l'Afrique.
Mêlant l'essai, l'écriture littéraire et les entretiens, ce livre quasi expérimental d'Achille Mbembe, est d'une absolue fidélité à l'héritage.

Achille Mbembe est camerounais. Il est professeur d'histoire et de science politique à l'université de Witwatersrand à Johannesbourg (Afrique du Sud). Chercheur au Witwatersrand Institute for Social and Economics Research (WISER), il enseigne également au département français et à Duke University (aux États-Unis). Il est notamment l'auteur de De la postcolonie. Essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine (Karthala, 2000) et de Sortir de la grande nuit. Essai sur l'Afrique décolonisée (La Découverte, 2010). Ses livres ont fait l'objet de plusieur traductions en langues étrangères.

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Le mot de l'éditeur :

Cet essai explore cette relation particulière qui s’étend sans cesse et se reconfigure à l’échelle planétaire : la relation d’inimitié. S’appuyant en partie sur l’œuvre psychiatrique et politique de Frantz Fanon, l’auteur montre comment, dans le sillage des conflits de la décolonisation du XXe siècle, la guerre – sous la figure de la conquête et de l’occupation, de la terreur et de la contre-insurrection – est devenue le sacrement de notre époque.

Cette transformation a, en retour, libéré des mouvements passionnels qui, petit à petit, poussent les démocraties libérales à endosser les habits de l’exception, à entreprendre au loin des actions inconditionnées, et à vouloir exercer la dictature contre elles-mêmes et contre leurs ennemis.

Dans cet essai brillant et brûlant d’actualité, Achille Mbembe s’interroge, entre autres, sur les conséquences de cette inversion, et sur les termes nouveaux dans lesquels se pose désormais la question des rapports entre la violence et la loi, la norme et l’exception, l’état de guerre, l’état de sécurité et l’état de liberté.

Dans le contexte de rétrécissement du monde et de son repeuplement à la faveur des nouveaux mouvements migratoires, l’essai n’ouvre pas seulement des pistes neuves pour une critique des nationalismes ataviques. Il pose également, par-delà l’humanisme, les fondements d’une politique de l’humanité.

A propos : sociotexte

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