Les dimensions linguistiques d’ « une frontière surveillée » : l’érotisme : Amidou SANOGO

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LES DIMENSIONS LINGUISTIQUES D’ « UNE FRONTIERE SURVEILLEE1 » : L’EROTISME

Amidou SANOGO
Maître-assistant
Université Félix Houphouët-Boigny

 

RESUME
Du simple concept de l’amour à la sexualité en passant par les notions du désir sexuel et de la suggestion de la sexualité, l’érotisme ne cesse d’évoluer vers la transgression morale. La présente étude se penche sur les manifestations linguistiques de l’érotisme dans les écrits francophones. Elle examine les frontières surveillées par la censure publique, entre la volonté de rendre le sujet excitant et l’intention de décrire crûment l’acte et les attributs sexuels. Dans cette oscillation entre les deux pôles d’une même réalité, l’érotisme est esthétiquement un voilement de l’espace entre le lecteur et la scène. Ceci pose la problématique de la spécificité de l’érotisme auquel on mêle d’autres genres comme le libidineux, le grivois, et même la pornographie qui dévoilent tout ou partie de la scène. Ainsi, entre masquage et dévoilement, l’érotisme n’est-il pas une question de représentation par l’auteur et de perception par le lecteur ? Le présent travail se consacrera à l’analyse des indices linguistiques et des stratégies discursives mis œuvre dans l’écriture.

Mots-clés : Erotisme, voilement, sexuel, dévoilement, représentations linguistiques.

ABSTRACT

From the simple concept of love to sexuality, through the notions of sexual desire and the suggestion of sexuality, eroticism is constantly evolving towards moral transgression. This study examines the various representations of eroticism in Francophone writings. It examines the boundaries guarded by public censorship, between the desire to make the subject exciting and the intention to crudely describe the sexual act and attributes. In this oscillation between the two poles of the same reality, eroticism is aesthetically a veil of space between the reader and the scene. This raises the issue of the eroticism’s specificity that mixes other genres such as libidinous, saucy, and even pornography that reveals all or part of the scene. Thus, between masking and unveiling, isn’t eroticism a question of the author’s representation and the reader’s perception? The present work will focus on the analysis of linguistic indices and discursive strategies used in writing.

Keywords: Eroticism, veiling, sexual, unveiling, linguistic representations.

INTRODUCTION

L’érotisme revêt un caractère banal tant il habite notre vie sentimentale et transparaît dans nos comportements sciemment ou inconsciemment. Etymologiquement lié à l’amour, l’érotisme semble évoluer vers d’autres frontières pour se laisser pénétrer par des notions impudiques. Ainsi, les écrits sur l’érotisme, placés sur des frontières surveillées de l’éthique et de la grivoiserie, tombent, souventefois, sous le coup de la censure. L’étude part du principe que l’érotisme se veut un voilement de l’espace entre le lecteur et la scène. Elle examine le seuil de la stimulation et de l’excitation jusqu’à la description spectaculaire de la sexualité. Dans cette oscillation entre la subtilité dans l’expression et le dévoilement dans la représentation, quelles peuvent être les marques linguistiques de l’érotisme en de telles circonstances ? L’étude vise à redécouvrir la subjectivité qui émerge du fait érotique dans l’écriture. L’analyse s’adosse à l’hypothèse de la multiplicité d’expressions de la langue pour les besoins de communication.

Le présent travail se consacre à l’analyse des données observables de la langue écrite pour redécouvrir la conscience affutée des mots dans une littérature francophone de plus en plus érotisée.

  1. PROBLEME DE DELIMITATION PHENOMENOLOGIQUE DE L’EROTISME

La délimitation phénoménologique de l’érotisme implique tant le sujet que l’objet de l’érotisme pour en déterminer l’enjeu sociétal. L’« érotique» désigne implicitement tout sujet qui s’affranchit, par la communication tant linguistique que non linguistique, pour célébrer le corps en dépit des tabous de la société. D’une part, le sujet soumis aux effets de l’érotisme sait pouvoir apprécier la représentation du corps avec, en filigrane, l’allusion à la sexualité ; d’autre part, la représentation écrite des différents aspects de la sexualité est déchiffrée par le lecteur à travers l’objet érotique et en tire plaisir. Mais le niveau de jouissance diffère parce que, dans la représentation artistique, le sujet découvre l’objet dans sa nature, le contemple avant d’en faire l’interprétation. Tel est le cas des jeunes danseuses du kurubi où les seins fermes ne sont pas forcément érotiques2. En revanche, la nudité peut être éloquente, suggestive selon la perception du sujet soumis à des influences socioculturelles. Dans la littérature, l’objet de l’érotisme peut être captivant et fascinant ; le lecteur s’abandonne aux effets conjugués de l’observation de l’objet et de son propre imaginaire (Cf. Le con d’Irène) :

E1 – Si petit et si grand ! C’est ici que tu es à ton aise, homme enfin digne de ton nom, c’est ici que tu te retrouves à L’échelle de tes désirs. Ce lieu, ne crains pas d’en approcher ta figure, et déjà ta langue, la bavarde, ne tient plus en place, ce lieu de délice et d’ombre, ce patio d’ardeur, dans ses limites nacrées, la belle image du pessimisme.
(L. ARAGON, 1986, pp. 77-79).

L’extrait présente, avec clarté et précision, une atmosphère de bonheur rendue par les éléments lexicaux « aise », « désirs », « belle (-image) » et « délice ». Dans cette énumération où les termes conservent leurs sens dénotés, aucune allusion directe n’est faite au sexe. Le fait érotique qui s’en dégage demeure intrinsèque.
Mais l’érotisme peut comporter des outrances susceptibles de le rendre répugnant. Alors, il peut déranger par sa théâtralité. Telle se présente la narration incisive de C. Beyala (2003) :

E2- J’écrase ma bouche sur ses lèvres tandis que mon pouce glisse entre ses cuisses avant de s’enfoncer dans son sexe. La surprise la fait se cabrer, m’ouvrant un univers large, accueillant comme un flan tiède. J’entame un concerto à deux, puis trois doigts… je ne pianote plus, je joue du balafon, du tam-tam, extrayant de ce corps tendu un éventail de sonorités à rendre jaloux les oiseaux (Femme nue, femme noire, 2003, p. 39) ;

E3- Mes parois sont humides, cernées de toute part par le désir. Je fonds de plaisir et me perds dans la marée des sexes qui s’envolent (Femme nue, femme noire, 2003, p. 41) ;

E4- Le plaisir, l’instant d’avant indéfini, se précise dans son bangala3 qui se tend comme un bras autoritaire (Femme nue, femme noire, 2003, p. 22) ;

E5- Sa verge plonge dans mon postérieur (Femme nue, femme noire, 2003, p. 22) ;

E6- Tu me sens, hein ! Dis, tu me sens ?» (…) « Oui, oui…vas-y ! » (Femme nue, femme noire, 2003, p. 13).

Les énoncés de E2 à E6 expriment l’acte sexuel avec les mots et les paroles excitateurs : « ma bouche sur ses lèvres », « mon pouce glisse entre ses cuisses », « avant de s’enfoncer dans son sexe », « La surprise la fait se cabrer, m’ouvrant un univers large », « Sa verge plonge dans mon  postérieur »,  « Tu  me  sens,  hein ! »,  « Oui,  oui…vas-y ! ».  Les  tours  exclamatifs témoignent de l’intensité du plaisir partagé. Ici, il n’y a pas évocation de la sexualité, mais sa représentation spectaculaire dans l’écrit. Des organes utilisés au plaisir assouvi, tout est exposé vertement sans euphémisme. Avec S. Tchack, le récit est autant cru :

E7- Enfin, un homme qui l’aurait fouillée en-dedans, au plus profond ou qui lui aurait du yaourt dans le sexe pour avoir une boisson parfumée au miel génital. Ses fesses et ses cuisses abondantes,   comme ça me fait de l’effet ! Ses fesses et cuisses abondantes, comme j’en suis fou ! (2003, p. 97).

Dès lors, le lecteur est emporté dans la jouissance de même qu’il est se sent repoussé et dérangé à certains moments.
On peut retenir, ici, que l’acception de l’érotisme ne saurait traduire une saisie immédiate et constante de la réalité. A l’érotisme, se trouvent mêler d’autres genres comme le libidineux, le grivois, et même la pornographie qui dévoilent tout ou partie de la scène. Ceci remet en cause l’isolement de l’érotisme dans un carcan de spécificité et de typage. Du point de vue psychosensoriel, le sujet en arrive à une sensation d’inachevé, un sentiment d’insatisfaction, au vu de la brièveté supposée de l’action qui peut être voilée ou non.  Ainsi, entre masquage et dévoilement, l’érotisme semble être une question de représentation par l’auteur et de perception par le lecteur. La subjectivité de ces deux instances est donc déterminante dans les approches sur l’érotisme.

  1. ANALYSE DES PARADIGMES DU VOILEMENT DE L’EROTISME DANS LE DISCOURS

La ligne de démarcation entre le recevable et l’irrecevable, en matière de représentation conventionnelle de l’acte sexuel, est marquée par l’érotisme. Cette hypothèse est à soumettre à l’épreuve de la langue. En effet, la traduction de l’érotisme, dans la langue, s’opère par le pouvoir déterminant des mots en articulation avec la sexualité des acteurs. Le mot dépeint l’érotisme dissimulé par le discours qui les habite de toutes les façons imaginables. Dans l’extrait suivant de Le con d’Irène (L. ARAGON, 1986) se révèle la capacité du mot d’évoquer l’érotisme et de susciter le désir subséquent.
Dans l’extrait E1, l’évocation de la langue, l’organe du goût, ne semble pas anondin si l’on s’en tient à ses rôles multiples dans l’érotisme pris ici dans son sens étymologique d’amour. En effet, la langue intervient dans le baiser où elle apporte une eau revivifiante dans une extase furieuse et passionnée. Plus caressante que la main, la langue s’amollit pour lécher et se raidit sous les frémissements de la jouissance. Ce sont autant de fonctions déterminantes qui ne permettent de passer sous silence la mention de la lexie « langue » dans cet écrit qui semble, au prime abord, innocent.  L’occurrence  « langue »  constitue  donc  un  indice  révélateur  de  l’érotisme,  un érotisme « châtié ».  Dans la séquence suivante issue du même passage, la narration est plus ciblée sur l’acte sexuel :

E8- Ô fente, fente humide et douce, cher abîme vertigineux. […]  Touchez ce sourire voluptueux, dessinez de vos doigts l’hiatus ravissant […] Et maintenant, salut à toi, palais rose, écrin pâle, alcôve un peu défaite par la joie grave de l’amour, vulve dans son ampleur à l’instant apparue. Sous le satin griffé de l’aurore, la couleur de l’été quand on ferme les yeux […] Han, han, Irène appelle son amant. Son amant qui bande à distance. Han, han. Irène agonise et se tord. Il bande comme un dieu au-dessus de l’abîme. Elle bouge, il la fuit, elle bouge et se tend. Han. L’oasis se penche avec ses hautes palmes. Voyageurs vos burnous tournent dans les sablons. Irène à se briser halète. Il la contemple. Le con est embué par l’attente du vit. Sur le chott illusoire, une ombre de gazelle… Enfer, que tes damnés se branlent, Irène a déchargé » (L. ARAGON, 1986 : 77-79).

Ce passage offre des occurrences évocatrices d’une scène d’amour, voire de la sexualité qui va d’un seul mot à toute une phrase avec des images quelquefois :

–     Les substantifs « aise », « désirs », « délice », « sourire », « joie » (- grave de l’amour), « amour », « Enfer » ;

–     les adjectifs qualificatifs « voluptueux », « ravissant », « douce » (fente -), adjectifs et noms expriment le champ lexical du bonheur ;

–     les verbes (Il la -) « contemple », « bande » (Son amant qui- ), « se branlent » (que tes damnés- ), « bouge et se tend » (elle – ) ;

–     les   syntagmes   nominaux   « fente   humide   et   douce »,   « cher   abîme vertigineux.  […] »,  « l’hiatus  ravissant »,  « palais  rose »,  « écrin  pâle », « alcôve un peu défaite par la joie grave de l’amour », synecdoque pour désigner la femme ;

–     les énoncés complets « L’oasis se penche avec ses hautes palmes », « Irène agonise et se tord », « Son amant qui bande à distance », « Il bande comme un dieu au-dessus de l’abîme », « Le con est embué par l’attente du vit », « Enfer, que tes damnés se branlent » « Irène à se briser halète », « Irène a déchargé ».

La narration s’opère dans une progression thématique, allant de la biocénose au biotope toutes deux constitutives de l’écosystème désertique. On peut citer les mots et expressions liés aux genres masculin et féminin des entités repérables dans la nature :

–      La féminité : « Ô fente », « fente humide et douce », « cher abîme vertigineux. […] », « l’hiatus ravissant », « palais rose », « écrin pâle », « alcôve un peu défaite par la joie grave de l’amour », « vulve », « Le con est embué par l’attente du vit » ; c’est le champ lexical de la béance qui renvoie métaphoriquement au sexe féminin ;

–      la masculinité : Doigts, vit, Son amant qui bande à distance, Il bande comme un dieu au- dessus de l’abîme, que tes damnés se branlent comme une allusion à la virilité  sexuelle.

Par ailleurs, on note les expressions référentielles de l’espace désertique qui sont marquées par les noms « burnous », « sablons », « oasis », « palmes » et « chott » ; cette dernière mention évoque une étendue d’eau salée en Afrique du Nord, particulièrement au Sahara.

Puis ce sont les données chromatiques du temps avec la mention de l’aurore (Sous le satin griffé de -), la couleur de l’été (-quand on ferme les yeux […]) ajoutant, ainsi, une certaine coloration à l’ambiance érotique délirante et brûlante.

En  effet,  les  interpellations  onomatopéiques  redoublées  « Han,  han,  (-Irène  appelle  son amant) », « Han, han » d’Irène sont semblables à un hennissement ; hennissement d’une ânesse en rut. Dès lors, la faune et même la flore s’invitent dans le récit avec la mention d’« une gazelle (ombre de-)» et de « ses hautes palmes ».  Irène, sous le feu ardent du désir, « Enfer », qui la fait hennir, atteint le seuil de la bestialité de l’amour (halète). Le désir inassouvi l’entraîne dans l’illusion du réel « Sur le chott illusoire… » où commence l’excitation « le con est embué » avant qu’Irène ne franchisse le seuil de l’extase « enfin, Irène se décharge ».

Le discours sur l’érotisme se veut ainsi, un voilement de la scène qui s’offre au lecteur (observateur) par l’entremise des mots soumis à une stratégie de discours ; lequel discours est hiérarchisé au fil de l’analyse du corpus extrait de Le con d’Irène (1986).  Des unités simples et anodines aux énoncés paillards l’expression de la sexualité est graduée. Du point de vue morphosyntaxique, le voilement de l’érotisme s’opère au moyen des mots suscitateurs qui préparent mentalement à la réception du discours érotique de plus en plus hardi. La stratégie discursive observée part de cette mise en train subreptice jusqu’au dévoilement complet de la scène.

  1. LE DEVOILEMENT LINGUISTIQUE DE L’EROTISME

La teneur érotique du discours gagne en ampleur dans l’évolution de la narration. Mais l’ambiguïté demeure parce que la montée des sensualités, au fil du texte, n’en est plus aux mots simples construits au seuil de la sexualité. En effet, le style qui accompagne les occurrences lexicales fait gagner le sujet en volupté à mesure que les mots apparaissent dans leur crudité. Ce qui donne l’impression d’un dévoilement linguistique qui évolue insensiblement jusqu’à l’atteinte de l’orgasme, comme cela apparaît dans les extraits (E2 à E7).

3.1. Description des unités linguistiques du dévoilement de l’érotisme

Ainsi, l’écriture de l’érotisme peut traduire le monde directement et sans détour au moyen des unités linguistiques ci-dessous, par catégories grammaticales :

–     les substantifs « yaourt », sexe », « fesses », « cuisses», «effet», « parois », « fonds », (E7), « bouche », « lèvres », « flan », « corps » (E2), « ventre », « parois », « plaisir », « désir », « sexes » (E3), « bangala » (E4), « verge », « postérieur » (E5) ;

–     les adjectifs qualificatifs  « fouillée», « profond », « fou », « abondantes », « cernés », « humides », « génital » (E7), « large », « tiède », « tendu » (E2), « humides » (E3) ;

–     les verbes, « s’embue », « s’envolent » (E7) ; « glisse »,  « s’enfoncer », « pianote » (E2) ; « traverse », « fonds » (E3) ; « se tend » (E4) ; « plonge » (E5) ; « sens », « vas-y », « Dis » (E6) ;

–     les locutions adverbiales  « Enfin », « en-dedans » (E7) ; Oui (E6) ;

–   l’interjection « hein ! ».

La réalisation linguistique de l’érotisme s’accompagne de traits phonétiques suprasegmentaux matérialisés par divers signes de ponctuation :

– l’interrogation « (tu me sens) ? » (E6) ;

– la suspension « … » (E6) ;

– la virgule «  » (E6), qui constitue une frontière entre les segments de l’énoncé ;

– l’exclamation « (oui…vas-y) ! » (E6), « (…l’effet) ! », « (… comme j’en suis fou) ! » (E7).

Les données linguistiques qui mettent en évidence l’érotisme se construisent autour des notions centrales du sexe et des attributs corporels. Ces unités linguistiques s’enchaînent sur l’axe syntagmatique selon une intention de communication bien orientée vers la sexualité avec une teneur de violence et d’infamie chez C. Beyala et chez S. Tchack, notamment. L’intensité de la violence est à la mesure de la crudité des mots substantifs qui désignent, avec objectivité, les parties intimes du corps. Le style d’écriture se libère, ainsi, des tabous et des interdits pour investir, non sans abjection, le champ de la sexualité avec des mots-pivots évoquant les attributs sexuels (« sexe », « parois », « fonds », « bangala », « verge ») et d’autres parties érogènes du corps  (« fesses »,  «  cuisses  »,  « postérieur »  « bouche »,  « lèvres »,  « flan »,  « corps », « ventre »). Dans la description de la réflexivité du discours, « la propriété de réflexivité du discours relève du fait que la langue a cette capacité spécifique de s’analyser elle-même, c’est- à-dire en utilisant ses propres termes » (J. Guilhaumou, 2001b). Dans cette linguistique de la langue qui établit l’identité « langue / discours » tout en neutralisant « l’effet discursif » (Idem, 2002), l’étude va donc se focaliser sur l’opération d’extraction qui a permis d’obtenir une suite de paradigmes des substantifs, non-déictiques. Ceux-ci forment la série des prédicats de mots- clés qui interviennent selon plusieurs modalités dans la désignation des parties du corpus par :

–     nature grammaticale, à savoir, « sexe », « fesses », « cuisses», « bangala », « verge », « bouche », « lèvres », « corps », « ventre » ; ce sont des désignations naturelles, indépendantes de tout contexte linguistique  et /ou situationnel. Ce mode de désignation opère par indexation ;

–        hypostase, à savoir,  « postérieur » ; cette dénomination s’effectue par dérivation impropre d’un adjectif qualificatif employé comme nom avec l’adjonction d’un déterminant ;

–       Métaphore, en l’occurrence, « parois », « fonds », « flan » ; cette appellation s’opère par analogie ;

On observe le même phénomène chez L. Aragon où l’écriture de l’érotisme est paroxysmale. En effet, le titre assez évocateur « Le con d’Irène » situe le lecteur au cœur de la grivoiserie : le terme familier de « con » désigne la vulve du sexe féminin.

Contrairement aux mots-pivots plus ou moins suggestifs, ce sont des modalisateurs qui donnent des indications fort utiles sur le rapport du sujet parlant à son propre énoncé en termes de croyances,  de  sentiments,  de  sensibilités  et  de  sensualités.  Selon  Franck  Neveu,  « un modalisateur est une expression linguistique, un morphème, un procédé typographique, ou bien un phénomène prosodique, qui marque le degré d’adhésion du sujet de l’énonciation à l’égard du contenu des énoncés qu’il profère » (2005, p. 68). Les modalisateurs fondent ainsi, la valeur érotique du corpus d’énoncés. Ils sont de deux catégories d’adjectifs dans le corpus :

–     Les adjectifs par nature grammaticale : « profond », « fou », « abondantes », « humides », « génital » (E7), « large », « tiède », (E2), « humides » (E3) ;

–      Les adjectifs par hypostase : « fouillée », cernés, tendu dérivés des verbes fouiller, cerner et tendre ;

–     les verbes, « est embué », « s’envolent » (E7) ; « glisse », « s’enfoncer », « pianote » (E2) ; « traverse », « fonds » (E3) ; « se tend » (E4) ; « plonge » (E5) ; « sens », « vas-y », « Dis » (E6) ;

–     les locutions adverbiales  « Enfin », « en-dedans » (E7) ; Oui (E6) ;

–    l’interjection « hein ! ».

On note également que les phénomènes suprasegmentaux ne sont pas étrangers à la modalisation. Ils ont, parfois, une fonction purement expressive et jouent un rôle important en opérant un certain découpage syntaxique et sémantique qui suscite la sensibilité inhérente à l’énoncé oral. En outre, ils font ressentir l’intensité de la volupté dans un imaginaire de vérité que se construit le lecteur.

Cette brève description de l’écriture érotique a permis d’aborder des unités linguistiques qui entrent dans la reconfiguration du discours érotique et qu’on peut répartir entre déictiques et non-déictiques. Elle s’est avérée très utile dans la quête d’un éventuel « sens caché » assuré par les modalisateurs. Cette valeur implicite situe le lecteur à une frontière surveillée entre pudeur et obscénité. Dans une perspective herméneutique, la description des données ouvre l’accès à une analyse approfondie du corpus sus-mentionné (E2 à E7) afin d’appréhender l’écriture de l’érotisme.

3.2. Analyse des données révélatrices de l’érotisme

Dans les extraits E2 à E7, on retrouve les expressions référentielles de la stimulation : « Mes parois sont humides, cernées de toute part par le désir » et de la jouissance « Je fonds de plaisir et me perds dans la marée des sexes qui s’envolent ».
Mais, du côté du lecteur, la sensation éprouvée dépend de la subjectivité du sujet soumis à l’effet de l’érotisme à travers les mots évocateurs de la  grivoiserie dans les expressions suivantes : « fouillée en-dedans » (E7), « du yaourt dans le sexe » (E7), « fesses et cuisses abondantes » (E7). Ici également, le plaisir intense est signalé par les énoncés exclamatifs : « comme ça me fait de l’effet ! », « comme j’en suis fou ! » introduits par l’adverbe « comme ». Le comble de la sensation est identique à la folie : « j’en suis fou ». Le sujet semble perdre tous ses sens sous l’effet inhibiteur de l’érotisme.
En outre, l’analyse lexico-sémantique montre que la forme verbale « est embué », dérivé de « buée » (= vapeur d’eau) et l’adjectif « humides » comportent le sème spécifique de l’eau et, par analogie, le liquide vaginal secrété sous l’effet du désir. C’est le symptôme d’un désir « pathologique ». Les moyens linguistiques de l’implicite consubstantiel au voilement sont : le substantif « parois », ellipse de « parois vaginales » et le déverbal « cernés » qui exprime l’emprise du corps par une envie irrésistible.
L’expression de l’orgasme s’opère par une métaphore filée sous l’angle de la thermodynamique avec les changements d’état de la matière (du solide au liquide). Le sémantisme du verbe « fonds », symptomatique d’un acte de langage performatif, accuse une transformation par fusion. Puis de l’état liquide attesté par le nominal « marée », le changement se poursuit avec le verbe pronominal « s’envolent » qui fait allusion à la dissipation d’un gaz. Ainsi, le corps franchit les étapes de solide, de fusion et de vaporisation du corps qui monte au ciel, pour être ravi au ciel. Cette métaphore filée, qui emprunte à la science thermodynamique, traduit une transformation à la fois psychologique et physiologique du sujet locuteur. Comme le dit D. Maingueneau :

La littérature entretient une relation privilégiée avec l’érotisme, qui, comme elle, joue du déplacement et de l’ornement pour séduire un spectateur ou un lecteur. Le texte érotique est  toujours pris  dans  la  tentation de  l’esthétisme, tenté  de  convertir la suggestion sexuelle en contemplation de pures formes (2007, p. 26).

L’érotisme dans la littérature doit s’entendre comme œuvre de séduction sexuelle sous le prisme des mots suscitateurs, des mots évocateurs et des figures de rhétorique.
Dans le rendu de l’érotisme, on observe par les effets pragmatiques des unités linguistiques et la stratégie de discours mise en œuvre, que cette notion intègre d’autres formes d’évocation qui situent le lecteur dans la scène de la sexualité. Cette extension du champ notionnel de l’érotisme reconsidère la suscitation à la sexualité sous toutes ses formes. Il y a donc une amplification du fait érotique qui prend désormais en compte la sexualité toute entière. Celle-ci étant aussi variable que les expériences individuelles, la conséquence immédiate de cette évolution sémantique est que l’érotisme semble couvrir finalement des faits qui lui sont étrangers, voire inadaptés. Aussi, dans la littérature francophone, semble-t-il dépasser les limites de la censure publique au profit d’une poétique du dévoilement et au détriment des propriétés rationnelles du langage influencé par les tabous.

CONCLUSION

L’érotisme revêt une dimension sémiologique à travers les unités linguistiques employées dans les écrits du même nom. La compréhension de ses signes emprunte un parcours sémiotique qui aboutit à une interprétation érotique. Sa dimension sémiotique est donc liée à la subjectivité de l’instance de réception. Du point de vue linguistique, l’étude démontre que, dans certaines situations de discours marquées par la modalisation, les rapports de succession entretenus par les mots produisent des effets de vraisemblance avec des formes de sexualité voilées. Cette analogie garantit la stabilité notionnelle de l’érotisme. De même que dans le déploiement des mots, les signifiés restent conformes à la linéarité sémantique qui préserve la pudeur. Mais avec les mots naturels décrivant les attributs sexuels, l’érotisme, sous la plume des écrivains, est soumis à l’évolution du temps créateur en mal de sensations fortes. L’on a tendance à repousser ses frontières surveillées vers des formes de sexualité acceptables selon les cultures et pouvant servir de lieu de délices. Si l’érotisme peut demeurer une frontière entre la morale et la grivoiserie, il faut reconnaître que, dans la langue littéraire, sa surveillance est relâchée. Il se pose un réel problème de « changement de terrain » en termes de reconfiguration épistémologique présentant une ouverture vers les récits pornographiques qui rompent avec toute définition implicite, donc non subjectifs, du discours érotique. L’érotisme est donc un voile qui, soumis à l’effet du vent de l’évolution, laisse découvrir l’autre côté de la frontière qu’on aime dans le secret mais qu’on refuse dans le dévoilement.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

–      ARAGON Louis, 1986, Le Con d’Irène, 1re édition clandestine, puis avec La Défense de L’infini, Paris, Gallimard

–     BARTHES Roland, 1968, « L’Effet de réel », Communications, no 11, DOI 10.3406/comm.1968.1158).

–     BATAILLE Georges, 1957, L’Érotisme, Éditions de Minuit, Paris, coll. « Arguments »

–     BEYALA Calixthe, 2003, Femme nue, femme noire. Paris : Edition Albin Michel

–     BENVENISTE Emile, 1974, Problèmes de linguistique générale, Tome II, Paris, Gallimard

–     GUILHAUMOU Jacques, 2002, « Le corpus en analyse de discours : perspective historique », Corpus [En ligne], mis en ligne le 15 décembre 2003, consulté le 15 Février 2016. URL : http://corpus.revues.org/8

–     MAINGUENEAU Dominique, 2007, La Littérature pornographique, Paris, Armand Colin

–     PAUVERT Jean-Jacques, 2000, La Littérature érotique, Paris, Évreux, Flammarion, coll. « Dominos »,

–     NEVEU Franck, 2005 (2000), Lexique des notions linguistiques, Paris, A. Colin

–     TCHACK Sami, 2003, Hermina, Paris, Gallimard

–    SAUSSURE Ferdinand, 1995 (1re éd. 1916), Cours de linguistique générale, Paris, Payot, coll. « Grande bibliothèque Payot »

1- L’étude appréhende l’érotisme comme étant la limite entre le pudique et l’impudique. C’est une zone d’indifférenciation où l’ordre moral le dispute à la transgression. L’érotisme se veut, toutefois, un seuil éthique sur lequel veille la censure publique.

2- L’enjeu est de déterminer la virginité de ces jeunes filles perchées sur un mirador comme indicateur de la qualité de l’éducation donnée par leurs parents. Dans le cas d’une grossesse, le perchoir s’effondre et c’est la déchéance de la famille.

3- Le bangala désigne le sexe masculin en Afrique centrale, région d’origine de l’auteur C. Beyala (Cameroun).

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