Les ethnotextes gaeliques et wolofs de la senegambie : essai d’interpretation hermeneutique de proverbes, enigmes et maximes : Alioune Badara KANDJI

Télécharger le PDF

LES ETHNOTEXTES GAELIQUES ET WOLOFS DE LA SENEGAMBIE : ESSAI D’INTERPRETATION HERMENEUTIQUE DE PROVERBES, ENIGMES ET MAXIMES

Alioune Badara KANDJI,
Maître de conférences de littérature anglaise Département d’études anglophones Université Cheikh Anta Diop de Dakar

 

ABSTRACT

The present article shows how structures, discourses and images overlap in Wolof and Gaelic riddles, proverbs and maxims. It shows how these discursive texts from different cultural areas maintain correspondences between themselves. Oral civilizations rest upon and share the same hermeneutic modalities in the way they respectively encode and decode their oral discourses; they indulge in the same imaginary pool when it comes to matters relating to life and death. In short, oral civilizations, as cases in point Wolof and Gaelic ones, share a common capacity to store images as well as the same modes to dramatize and interpret them.

Keywords: proverb, riddle, maxim, ethnotext, Wolof, Gaelic

RESUME

Cet article montre les superpositions dans les modes opératoires, les structures et les images que véhiculent les proverbes, énigmes et devinettes wolof et gallois. Il met notamment en parallèle des énigmes et établit la parenté aussi bien entre la forme, la structure et les images que recèlent les pratiques discursives des univers de ces civilisations de l’oralité. Il ressort de l’étude  que  ces  civilisations  de  l’oralité  partagent  le  même  système  d’encodage  et  de décodage. Les deux civilisations ont également un imaginaire commun ayant trait à la vie et à la mort et convergent dans leur capacité d’archivage des images, de leur dramatisation et de leur interprétation.

Mots-clés : proverbe, énigme, devinette, maxime, ethnotexte, wolof, gallois

 

INTRODUCTION

Depuis une dizaine d’année, l’école de Dakar en études anglophones s’intéresse au rapprochement entre l’oralité gaélique, écossaise et irlandaise et la tradition orale négro- africaine. La question de savoir s’il s’agit de proverbe, de devinette ou d’énigme littéraires ou oraux est beaucoup trop complexe pour être prise en compte dans l’analyse d’un article, d’autant plus que le rapprochement des cultures galloise et wolof n’a, à ce jour, pas fait l’objet d’une étude à proprement parler. Le proverbe est une instance narrative, une pratique discursive qui permet de domestiquer le langage socialisé. Dans les civilisations de l’oralité, leur maîtrise est essentielle en ce qu’elle permet de jouer avec la langue et sur la langue par le plaisir de la langue.
Les énigmes, charades et rébus sont des devinettes (C. Benveniste, 1977, p.79). La devinette étant un terme générique qui englobe l’énigme, nous ne les opposerons pas comme le fait Claire-Blanche Benveniste dans une intéressante étude intitulée  « Enigme et Devinette ». Nous les considérerons plutôt  comme entretenant un rapport de métonymie.1
Cet article met particulièrement l’accent sur le système d’archivage et d’imagologie orale, chez les Gallois et chez les Wolofs, insistant sur les images à caractère domestique et rurale (agraires et sylvo-pastorales). Ce choix peut être expliqué par le fait que les énigmes galloises et wolof s’appuient souvent sur les objets de la maison et sur la ferme. Le but de cet article est de montrer les superpositions dans les modes opératoires, les structures et les images que véhiculent les proverbes, énigmes et devinettes wolof et gallois. À terme, nous évaluerons le processus pour établir la parenté aussi bien entre la forme, la structure et les images que recèlent les pratiques des univers de ces civilisations de l’oralité.
Dans une recherche antérieure (B. Kandji, 2018), nous sommes arrivés à une conclusion que le conte gaélique et le conte wolof ont très souvent la même structuration, la même morphologie et la même répartition des fonctions entre les personnages. Il s’agira de vérifier dans le présent article que ce qui est valable pour le conte, l’est également pour les pratiques discursives et actes de langage dans les deux civilisations de l’oralité.

  1. PREALABLES THEORIQUES ET METHODOLOGIQUES

Nous empruntons, dans cette étude, les modèles théoriques de l’herméneutique d’encodage et de décodage des ethnotextes (proverbes, énigmes, maximes) à Mamoussé Diagne (2005, p.207). Selon Diagne, « si l’individu qui énonce le proverbe se met en retrait, c’est qu’il en tire un double avantage : il se garantit une sécurité et bâtit une stratégie discursive qui met son interlocuteur face à la tradition qu’il ne saurait réfuter sans s’en exclure ». « Ce n’est pas ignorer la part du sujet singulier qui l’énonce », poursuit-il, « mais signaler son rapport à la totalité à laquelle il  appartient » (2005,  pp.  78-79).    Les  ethnotextes,  ces  manifestations verbales  « tenues pour significatives  d’une représentation culturelle de la réalité » (J. N. Pelen, 1992, p.710), constituent, par conséquent, un système fonctionnel d’émission-réception entre locuteurs d’une même langue et partageant la même culture.
Bien que les devinettes aient une portée quasi-archétypale en Afrique Noire, le corpus sur lequel nous avons pris le parti de fonder nos analyses appartient, pour l’essentiel, à la culture wolof. Ce qui caractérise ces ethnotextes, que cela soit dans la tradition celtique ou wolof, c’est bien leur ancrage dans l’expérience et les images qu’ils véhiculent. C’est, en quelque sorte, le potentiel de mise en scène qu’ils recèlent dans le processus « d’archéologie du savoir oral » (M. Diagne, 2005, p. 2) et de l’interprétation herméneutique qui est l’objet de la présente étude. L’encodage des énigmes et proverbes ainsi que le décodage des signes et des images requièrent une imprégnation dans les valeurs culturelles dont ces pratiques discursives sont les émanations.
Les critères thématiques qui ont souvent présidé à la distinction de l’énigme et du proverbe n’ont  été,  jusque-là,  pas  efficaces  en  raison, précisément,  de  leurs  approches  pas  trop formelles et des risques de ne pas mettre en évidence ce qui est fondamental dans cette typologie : le procédé de dramatisation (M. Diagne, 2005,  p. 93).  La devinette s’appuie davantage sur la situation du moment et sur le langage codé ; mais à l’inverse du proverbe qui a une portée générale, la devinette à souvent une valeur fictive et repose sur une situation irréelle. Son énonciation aurait tendance à dépendre de sa valeur ludique, là où le proverbe a une valeur expérimentale. Dans tout proverbe, il doit être tenu compte du contexte de production de l’ordonnancement discursif, des articulations de l’énonciation et de l’ancrage du message dans la tradition orale porteuse de ce proverbe ; sans oublier, sous ce rapport spécifique, la pertinence du proverbe dans la situation d’énonciation.
Pour R. Georges et A. Dundes (1968, pp. 111-118), le proverbe dégage dans sa formulation un léger malaise puisque la structure du texte et celle du contexte entretiennent une tension perpétuelle. Par ailleurs, Roman Jakobson nous apprend à propos de cette structure du texte, dans sa comparaison entre les proverbes et les énigmes russes, que « les proverbes rivalisent avec les énigmes par leur concision mordante » (p. 142).
L’on retiendra aussi que le proverbe, une fois interprété, permet de baliser le chemin alors que la devinette pose en permanence la question suivante dont elle cherche la réponse : « où est le chemin ? » (M. Diagne, 2005, p. 97). Les énigmes galloises traitées dans cette étude sont tirées, pour l’essentielle, de la collection d’énigmes de Vernam Hull et Archer Taylor. Nous nous limiterons donc, à chaque fois qu’il s’agira de les citer, à renvoyer à cette collection en notant entre parenthèses le numéro de l’énigme en question.

  1. LES FORMULES D’OUVERTURE ET DE CLOTURE

Dans  la  tradition  galloise  comme  dans  celle  wolof  de  la  Sénégambie,  les  formules d’ouverture, voire de clôture de l’énigme, entretiennent des relations structurelles qui renseignent à suffisance sur la parenté culturelle ou la relation archétypale de ces peuples de civilisation orale. Celui qui pose l’énigme promet souvent une récompense implicite ou explicite dans la formulation. Les éclairages de V. Mercier (1962) sur les énigmes et leurs fonctions dans la tradition bardique irlandaise sont fort intéressants puisqu’ils permettent de mieux les mettre en parallèle avec les pratiques discursives dans la tradition orale de la Sénégambie.
Hull et Taylor distinguent plusieurs types d’énigmes galloises dont voici quelques exemples :

  1. Compassion to a living object: animals or persons or plant
  2. Riddles with comparison
  3. Narrative riddles
  4. Arithmetic riddles
  5. Riddles dealing with family relationships
  6. « What » riddles
  7. « Why » riddles
  8. Game riddles
  9. Sky riddles
  10. Riddles involving a  comparison  to  a  plant  (Hull  and  Taylor 1962: VII).

L’on peut établir pour chaque type des parallèles avec la société wolof de la Sénégambie. Un texte médiéval cité par Mercier ouvre chaque énigme par la formule Ni Ansa   (facile ; pas difficile d’y répondre) avant d’en livrer la réponse au poseur de l’énigme, comme dans le dialogue suivant :

Q :  Caidi iat tri duili amlabra dobeir fiss do chach ?

R : Ni ansa, .i. rosc, menma, liter (W. Stokes, 1904-5, 132-134).2

Dans cette énigme gaélique, Ni ansa, qui introduit la réponse, est une ancienne formule rituelle. Ces joutes verbales permettent de comprendre la manière dont le dialogue est entamé, les articulations de la matière et la dramatisation du récit.

Dans un ancien texte irlandais, Tochmarc Ailbe (la courtise d’Ailbe), le prétendant Fionn pose l’énigme suivante à la jeune fille :

Q : Qu’est-ce qui est plus pointu qu’une épée ?

R : Ni ansa (facile d’y répondre): l’esprit d’une jeune fille entre deux prétendants, rétorque la fille (V. Mercier, 1962, p. 82).3

Cette formule a donc sans aucun doute était la formule canonique des réponses aux énigmes galloises. D’ailleurs, dans la tradition bardique galloise, le fili ou anroth (l’initié) devait connaître   toutes   ces   formules  et   les   centaines   de   contes   et   de   proverbes   qui   les accompagnaient durant les six années que durait sa formation (V. Mercier, 1991, 80-83). C’est aussi le cas du ndiouli (le circoncis initié) dans la tradition mandingue lors de son séjour dans le bois sacré.4

L’échange  de  formules  à  caractère  rituel  permet  ainsi  de  tisser  un  lien  entre  le  poseur d’énigme et son interlocuteur. Dans la tradition wolof, par exemple, le poseur d’énigmes lançait la formule d’ouverture « Khâla mala gâna », et l’auditoire répliquait : « Khâlet » ; comme pour dire, tu me demandes d’ouvrir la voie (Khâl siginifie en wolof baliser la voie), je l’ouvre (Khâlet). Cette question et sa réponse installent le scénario agonistique pour la recherche de signification, la production de sens, consécutive à l’ouverture du jeu rituel.

Q : Khâla mala gâna ?

R : Khâlet!

Le sens de ces formules introductives de la devinette a certes été perdu. Mais il est question de langage codifié qu’il faut comprendre à partir de ses éléments de base. La transformation allomorphique de khâla en khâlet introduit une question et sa réponse lancée comme un défi au poseur de l’énigme.
Dans la collection galloise de V. E. Hull et A. Taylor (1942), l’on trouve plusieurs formules d’ouverture qui renseignent sur la démarche d’encodage des poseurs d’énigmes et celle de décodage des récepteurs. On peut citer parmi celles-ci: ‘‘A prize for you for saying what it is” (No 16); “Guess, guess, guess!” (No 130); “Riddle me, riddle me, randy ro” (No 133); et “zig zag” (Nos 135-136).5 Aujourd’hui, les formules d’ouverture et de clôture sont assez rares ; et cette absence serait due au fait que ceux qui ont collecté ces éléments n’ont pas tenu compte du contexte de production.
Le terme irlandais kenning se rapproche du proverbe tout en ne recoupant pas totalement ses contours sémantiques. Il se superpose au terme wolof garouwalé en ce qu’ils sont tous les deux des formes expressives, des tropes « littéraires », consistant à renvoyer à une chose ou à s’adresser à une personne, ou à la critiquer, sans la nommer. La mer, par exemple, devient « la route de la baleine » dans le kenning. Le dällbach irlandais qui signifie « cécité » est une insinuation  dirigée  contre  une  personne ;  il  peut  ainsi  être  également  considéré  comme l’équivalent du garouwalé  wolof. Pour traduire cette pratique discursive en français, on parle « d’allusion malveillante », ou de « jeter des pierres dans le jardin de quelqu’un ».

On trouve, par ailleurs, cette forme allusive dans la littérature savante.  Dans Othello de Shakespeare,  par  exemple,  s’adressant  à  Brabantio,  père  de Desdemona,  Iago  fait  cette insinuation: ‘‘Even now, now an old black ram is tupping your white ewe’’6 (Acte 1, scène 1). En Sénégambie, chez les Wolofs en particulier, une femme peut lancer des messages encodés à sa coépouse à travers le fracas que produit le pilon dans le mortier au moment où elle pile le mil pour le repas du soir, ou au moment où elle fait un geste pour éloigner les poules qui viennent picorer des graines de mil.

L’ail gaélique irlandais correspondrait pour sa part au xasté wolof, un court discours qui consiste à sermonner de façon mesurée. On peut le différencier de ce que les Wolofs appellent yedd qui est un conseil par rapport à un écart de comportement précis. L’ail et le xasté expriment tous les deux une injure verbale qui rend explicites certains défauts moraux ou physiques d’une personne. Dans la tradition gaélique, comme dans celle des Wolofs, cette pratique discursive peut prendre la forme d’un surnom qui implique une injure. C’est ce que Mercier appelle ‘‘The insult of a nickname which clings to anyone’’ (p. 108) [un surnom insultant collé à une personne]. Chez les Wolofs, par exemple, l’avare (loxo bou dagg) est celui qui a la main coupée ; un gourmand est celui qui a le ventre troué. L’expression wolof xel mou gàt (littéralement un esprit court) renvoie à narrow-minded et à short-sighted. Les gloses satiriques irlandaise, galloise, anglaise et   wolof entretiennent donc, comme nous le verrons davantage, des relations de superposition.7

  1. HERMENEUTIQUE D’ENCODAGE ET DE DECODAGE : INTERPRETATION DES IMAGES, METAPHORES ET SYMBOLES

Cette partie situe le contexte de production des énigmes wolof et gaéliques. Elle en précise les mécanismes de montage du texte, la manière dont le récit est encodé et les procédés par lesquels le poseur d’énigmes ou de devinettes nous conduit à l’interprétation herméneutique du texte de la pratique discursive8. Nous allons, pour ce faire, procéder à un examen croisé d’ethnotextes gallois et wolof de la Sénégambie, suivant une imagologie bien définie : les images de l’ascension et de la descente ; celles des couleurs ; des civilisations agraires, du corps humain et de la mort.

3.1 Les schèmes de l’ascension et de la descente

Les deux devinettes mises en parallèle, ici, concernent la montée et la descente. Il s’agira principalement, dans la comparaison, de voir la manière dont les deux civilisations orales se superposent.

Devinette 1 Devinette 2
Q:  I went up the boreen, I went down the

boreen

I brought the boreen with myself on my back

 

R: A ladder

Q : Je suis un arbre.

Pour grimper sur moi, on descend.

Et pour descendre de moi, on grimpe.

 

R : Le puits

L’intérêt ici réside dans la comparaison de ces deux devinettes et dans le fait qu’elles impliquent l’idée de montée et de descente. Il s’agit, dans la première devinette, de parcourir un chemin vers le haut, puis de descendre. Par la suite, le moyen par lequel le personnage est parvenu à faire cela constitue l’élément à décoder. Ce dernier n’est rien d’autre que l’échelle (‘‘a ladder’’), l’outil par lequel on peut parcourir successivement deux chemins qui se traduisent par la montée puis la descente. De plus, un autre élément encodé suggère le fait que le matériel, c’est-à-dire l’échelle, peut, évidemment, être portée sur le dos après usage.

Dans la deuxième devinette sur le puits, on note le caractère ambivalent de l’action. En effet, dans cette devinette, il s’agit aussi d’une montée puis d’une descente. Mais il faut préciser qu’ici, il y a une idée de profondeur qui renseigne sur la nature de l’objet à deviner. La principale  différence  entre  les  deux  devinettes  réside  dans  le  fait  que,  contrairement  à l’échelle, le puits est profond et ne peut être porté sur le dos. Sur le plan syntaxique ou grammatical, il existe également, dans les deux cas, un point commun. Cette interprétation est perceptible dans l’utilisation de la première personne du singulier « je » pour désigner le protagoniste qui accomplit la dramatisation de l’idée, renseignant ainsi sur la nature de l’objet encodé. Un proverbe anglais, très courant à l’époque victorienne : Truth lies at the bottom of a well, faisait écho à la difficulté de trouver la vérité, toujours tapis au plus profond des êtres et des choses.
En résumé, on peut dire que les deux devinettes partagent l’ambivalence interprétative qui se traduit par le processus de la montée et de la descente. Toutefois, le fait que les deux éléments à deviner ne sont pas les mêmes implique nécessairement une différence sur les formes de représentation d’où la hauteur de l’échelle et la profondeur du puits, respectivement le régime diurne et le régime nocturne de l’image encodée ; autrement dit, le schème de l’ascension et celui de la descente.
Ku yâg ci téen baak fékla ci Quiconque a la patience de rester au fond du puits, en sortira tôt ou tard. Symbole ouranien, le puits renvoie au régime nocturne de l’image et aux structures profondes de l’inconscient

3.2. Les images chromatiques

Nous mettons en parallèle une énigme galloise fournie par Douglas Hyde (1910) qui joue sur le registre de la couleur, pour encoder le message, avec cette autre énigme courante chez les Wolofs  et  qui,  pour sa  part,  a  recours à  la structure de l’inconscient  dans  le processus d’encodage. L’intérêt de la comparaison réside dans le fait que la réponse à l’énigme est la même dans les deux cas.

 

Devinette 1 Devinette 2
Q: I threw it up as white as snow,

like gold on a flag it fell below.

 

R: Egg

Q : Habituellement, les os  de la  viande  sont

sous la chair.

Mais moi, mes os sont sur ma chair.

 

R : L’œuf

 

La devinette galloise (devinette 1), tout comme la devinette wolof (devinette 2), présente une réponse unique : l’œuf (‘‘egg’’). Du point de vue de l’analyse du discours, le premier texte donne l’image d’un objet blanc comme de la neige, jeté en haut à l’air libre. Après sa chute, on assiste à un changement d’aspect, plus particulièrement de couleur : ce qui était blanc au début, devient jaune ; d’où la comparaison à de l’or sur une dalle. Une telle description contient effectivement des caractéristiques qui montrent que la chose à découvrir n’est rien d’autre que l’œuf. Le liquide jaune qui coule de cette cassure est incarné dans le texte par « gold », une image poétique, voire surréaliste. Dans l’encodage du deuxième texte, il est plutôt question de la disposition ou même de la composition de la chose à deviner. Contrairement à la viande qui recouvre les os, l’objet à découvrir est recouvert d’os. De cette analyse, on déduit que cette chose – là ne peut être que l’œuf.
La référence à l’œuf et ce qui est oviforme dans ces devinettes nous rappellent la maxime wolof : Ku guiss neen ne neen agui (Quiconque voit un œuf n’hésite pas à le désigner). Cette maxime, qui entre dans les pratiques discursives des Wolofs, signifie qu’on ne peut pas nier l’évidence. Dans les discussions à caractère argumentatif, cette maxime relative à l’imaginaire de la basse-cour est souvent employée pour porter la contradiction à son interlocuteur.
Pour en revenir aux couleurs, on peut noter que plusieurs énigmes et maximes fonctionnent sur un registre chromatique dans lequel prédomine la gamme blanche, noire, rouge, etc. À titre illustratif, cette devinette galloise:

Q : What is a row of white cattle and a red cow in the middle ?

R: The teeth and the tongue (No 87)

On pourrait aussi évoquer cette autre devinette galloise :

Q: What is the white fountain of fresh milk which is in the wheat-field?

R: A milk cow (No 170)

Ces devinettes s’appuient sur un imaginaire poétique, surréaliste, sylvo-pastoral dont elle encode le cadre, les images et la métaphore.9

3.3. L’imaginaire agraire

Il  existe dans  les  deux  civilisations  orales  à l’étude d’autres  devinettes  sylvo-pastorales, agraires, qu’on pourrait rapprocher. Les deux devinettes opposées qui suivent, par exemple, reflètent un imaginaire agraire.

Devinette 1 Devinette 2
Q:  A bottomless barrel,

It’s shaped like a hive.

It is full of flesh,

And the flesh is alive.

R : Tailor’s thimble

Q : Quand elle est enceinte,

Tout le monde rit,

Et quand elle accouche, Tout le monde pleure.

R : Le grenier

La devinette gaélique (devinette 1) dresse le portrait d’un tonneau sans fond, rempli de chair vivante. Ainsi une telle description fait allusion à un dé à coudre (‘‘tailor’s thimble’’) qui n’est rien d’autre qu’un petit cylindre qu’on porte au bout du doigt pour pousser une aiguille. Ce texte partage avec l’autre devinette africaine (devinette 2) le caractère d’une description imagée commune. Ici, il est question d’une représentation d’un endroit où l’on entrepose des vivres (le grenier). La métaphore de la grossesse et de l’accouchement exhibe un savoir consacré dans la tradition africaine. Il existe une catégorie d’énigmes et de devinettes qui appartiennent à ces deux civilisations de l’oralité ou qui appartiennent à l’une d’entre elles tout en étant extensible à l’autre, dans la mesure où elle puise dans un fond culturel commun, un imaginaire agraire ou sylvo-pastoral.

V.E. Hull et A. Taylor fournissent dans leur collection d’autres devinettes relatives à cet imaginaire agraire. Celles-ci sont d’autant plus intéressantes qu’elles rendent compte de la nature de l’énigme comme une relation oppositionnelle qui pointe vers un référent à décoder (Georges et Dundes, 1968, pp.111-118).

Q: What has eyes and cannot see?

R: A potato

Cette devinette fait référence aux bourgeons (les « yeux ») de la pomme de terre (potato). Il est clair qu’elle se pose comme énigme oppositionnelle puisqu’elle s’encode en une contradiction (‘‘has eyes and cannot see’’).

Q:  Who is buried alone and raised in a throng

R:    A potato (No 19)

La devinette ci-dessus récapitule le processus de la croissance de la pomme de terre dont la semence est enterrée pour produire, par la suite, plusieurs tubercules. Elle est à rapprocher du cax wolof suivant qui tourne également autour du sémantisme agraire :

Q : Tàgg ci kaw nen ci suuf ?

R : Niambi

Q : Qu’est ce qui construit son nid en haut et dépose ses œufs en bas ?

R : la plante de manioc.

La plante de manioc courbe, en effet, ses feuilles en forme de nid tout en plongeant ses tubercules dans le sol. Le nid comme métaphore du foyer, de la maison, revient dans ce proverbe wolof : « Lu judd si tàgg, bu naawul jaaxal ay mbokkam » (Ce qui naît dans un nid surprendra ses  parents,  s’il  ne sait  pas  voler). Ce proverbe fait  écho  à la lignée et  à la transmission des valeurs à l’intérieur de celle-ci. Le terme wolof  tàgg  (nid) a donné le verbe taggat qui signifie former, assurer la formation physique et morale pour éviter cette mort symbolique qui consiste à échouer dans la vie.

3.4. La mort et ses métaphores obsédantes

Il existe dans bien des cultures des euphémismes utilisés pour ne pas nommer la mort, comme pour conjurer ou éviter ce qui est pourtant inéluctable. C’est le cas dans les deux civilisations de l’oralité étudiées : on s’adresse à la mort par des « métaphores obsédantes ». Les deux pratiques discursives comparées ci-dessous, par exemple, sont assez illustratives de ce phénomène.

Devinette galloise Maxime wolof
Q: He comes through the lis to me over

the sward,

The man of the foot that is narrow and hard,

I would he were running the opposite way, For  over  all  that  are  living’  tis  he  who bears sway.

 

R: La mort

 

 

Q : Qu’est ce qui tout en étant neuf ne plait à personne ? Tout ce qui est nouveau nous plaît

 

 

 

 

 

 

 

R : La tombe

 

La maxime wolof pourrait aisément être modulée en une devinette :

Q : quelle est la chose qui, bien que neuve, ne plaît pas du tout ? R : La tombe

La maxime et sa réplique sont tirées de la sagesse populaire wolof, en particulier du riche répertoire de proverbes et maximes attribués au grand sage du Kajoor, Kocc Barma Fall (1586-1655), dans ses propos qui portent souvent sur les réponses contradictoires de sa fille, Coumba Kocc, dont il veut parfaire la formation mentale et polir la pensée10. Ils renseignent sur la façon dont les proverbes, les énigmes, les devinettes et les maximes enseignent à l’enfant les notions de classification, de numérotation et de catégorisation (M. Diagne, 2005, p. 7) ; ce sont là les fonctions pédagogiques des ethnotextes.

Dans  la  devinette,  comme  dans  la  maxime,  l’idée  de  la  mort  se  présente  sous  forme d’allégorie. Elle est visible dans la première à travers des formes expressives telles que

‘‘narrow  and  hard’’  (métaphore  de  la  tombe) et  ‘‘running  the  opposite  way’’,  une représentation de l’évitement de la mort11 . Tous ces éléments indiquent, d’une manière ou d’une autre, l’inéluctabilité du cul de sac qu’est la mort. Cette dernière prend toujours le sens opposé du chemin de l’humain qu’elle guette en permanence pour surgir d’un moment à l’autre. Cette métaphore s’apparente à une allégorisation de la mort telle qu’on en trouve dans les Miracle plays et dans certains récits africains. Par exemple, dans la maxime wolof : « ki amoul baamelou biir » (cette personne n’a pas de tombe en elle), c’est le silence que la mort impose quand elle frappe qui est signifié. Cette maxime renvoie à l’incapacité de garder des secrets. Ainsi, celui qui n’a pas de « tombe » en lui est celui qui ne sait pas garder des secrets.

Deux autres devinettes galloises portant également sur la mort peuvent être évoquées dans cette partie :

Q: The one who made it does not need it, The one who buys it does not want it at all, The one who got it does not yet know, What he should do, whether to have it or not

R: A coffin (No 289)

Q: What is yonder, yonder, in the enclosure of the hollow, It kills none, it swallows a hundred?

R: A cemetery (No 6)

Au-delà du thème de l’évitement, c’est l’idée de clôture, et donc de limite (la mort est la limite absolue dans le monde physique), qui transparaît dans ces deux devinettes. Cette idée est exprimée dans les deux cas dans la réponse (la ‘clôture’ de l’ethnotexte). Dans la première, elle est exprimée par le vocable ‘‘coffin’’ qui signifie cercueil et dans la deuxième par le vocable ‘‘cemetery’’, cimetière. Aussi la clôture est-elle érigée ici à deux niveaux, ce qui crée, du  coup,  un  schème  d’emboitement :  le  cercueil  qui  clôture  est  à  son  tour  clôturé  par l’enceinte du cimetière.

En tout état de cause, dans la devinette sur la mort, l’accent est plutôt mis sur l’étroitesse de la distance qui sépare la vie humaine de la mort. La mort constitue l’élément à déterminer par le biais de l’esprit et de l’imagination.

3.5. Personnification et images anthropomorphiques

Dans le processus d’encodage des énigmes, « le chemin va du connu à l’inconnu et le connu par  excellence,  c’est  le  corps  humain » (C.  Blanche-Benveniste,  1977,  p.  79).  Dans  les devinettes qui suivent, soit dans l’encodage soit dans le décodage, c’est justement le corps humain qui est imagé dans une logique anthropomorphique.

Q: Two feet on the ground.

And three feet overhead, And the head of the living,

In the month of the fead

R:  Girl with (three-legged) pot on her head

La réponse de cette énigme renvoie à l’image d’une jeune fille avec une marmite à trois pieds sur la tête, comme c’était le cas dans les civilisations traditionnelles du Pays de Galles et de la Sénégambie. L’énigme est, comme on peut le voir, caractérisée par une représentation humaine. En effet, c’est l’image de deux pieds qui sont sur terre, puis de trois autres sur la tête. Tous ces éléments, particulièrement les deux pieds, montrent que l’auteur fait allusion à la créature humaine qui dispose de deux membres inférieurs pour marcher. Elle est le sujet à décoder.

Q : Cet animal a marché à quatre pattes le matin, À deux pattes à midi,

Et à trois pattes le soir

R : Le vieillard

Dans cette seconde devinette, on assiste d’abord à une description explicative d’un « animal » qui dispose de quatre pattes. Ces dernières se réduisent ensuite à deux dans l’étape suivante. Enfin, dans la dernière étape de la vie, elles sont au nombre de trois. Par un jeu d’association, on trouve la réponse : l’être humain dans les trois étapes consécutives de la vie : bébé, il rampe avec les mains et les genoux (« quatre pattes »); puis, avant l’adolescence, il se tient sur ses deux pieds ; d’où la présence, dans le texte, de « deux pattes à midi », mitan de la vie ; enfin, au soir de la vie ou au grand âge, il utilise une canne pour raffermir ses pas.

Cette devinette wolof attire particulièrement l’attention en ce sens qu’elle correspond, jusque dans sa structuration et son contenu, à l’énigme que le Sphinx a posée à Œdipe et popularisée par Sophocle : Quel est l’animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, sur trois pattes le soir ? La principale différence entre les deux énigmes se situe dans la réponse. Là où la devinette wolof met plus l’accent sur l’entropie du corps en désignant le vieillard, l’énigme du Sphinx a une réponse générique « l’homme » en tant qu’espèce. En tout état de cause, il est évident qu’il existe entre le texte grec et le texte wolof une filiation manifeste.

CONCLUSION

La question des énigmes, proverbes et maximes, qui intéresse, bien sûr, les linguistes, les philologues et même les traducteurs, occupe une place centrale dans la recherche sur les traditions orales. L’étude des pratiques discursives que constituent les ethnotextes des civilisations  galloise  et  wolof  l’a  amplement  montré.  En  effet,  les  deux  civilisations  de l’oralité mises en parallèle partagent le même système d’encodage et de décodage. On y emploie, dans l’une comme dans l’autre, des formules rituelles introductives, dans certains cas. L’étude reflète un imaginaire commun ayant trait à la vie et à la mort.

Il  ressort  clairement  des  analyses  que  la  capacité  d’archivage  des  images,  de  leur dramatisation et de leur interprétation est, à bien des degrés, similaire dans les deux cultures. Aussi, les pratiques orales gaélique et wolof se superposent-elles ; les ethnotextes examinés l’ont prouvé. Il s’agira, pour l’avenir, de tester ces conclusions, de les confronter à l’organisation sociale, voire clanique de ces anciennes sociétés de tradition bardique. On abordera ainsi, dans une veine constructiviste, et dans une perspective comparative, les structures syntaxiques des langues gaéliques et des langues négro-africaines du groupe ouest- atlantique, tel que le wolof et le sereer.

 

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BARTHES Roland, Booth Wayne.C, Kayser Wolfang et Hamon Philippe, 1977, Poétique du récit, Paris, Seuil.

BLANCHE-BENVENISTE Claire, 1977, « Enigme et Devinette », Bulletin de l’Association d’étude sur l’humanisme, la réforme et la renaissance, 7, p. 79-91.

BOWEN Zack  R.,  1974,  Musical  Allusions in the  Works  of  James  Joyce: Early Poetry through Ulysses, New York, State University of New York.

COLIN Roland, 1957, Les contes noirs de l’ouest africain, Paris, Présence Africaine. DELARGY J. H., 1945, “The Gaelic Story Teller”, Rhys Memorial Lectures, Proceedings of the British Academy, p. 2-18.

DIAGNE Mamoussé, 2005, Critique de la raison orale : les pratiques discursives en Afrique noire, Paris, Karthala.

DIOP Birago, 1958, Les nouveaux Contes d’Amadou Koumba, Paris, Présence Africaine. DUNDES  Alan  and  Robert  Georges,  1968,  “Toward  a  Structural  Analysis  of  Riddles”, Journal of American Folklore”, 76: 111-118.

DUNDES Alan, 1964, “Texture, Text and Context”. Southern Folklore Quarterly, vol. 28, p. 251-265.

DUNDES Alan, 1965, The Study of Folklore, Berkley, University of California. DURAND Gilbert, 1969, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Bordas.

FINNEGAN  Ruth,  1978,  Oral  Poetry.  Its  Nature,  Significance  and  Social  Context, Cambridge, Cambridge University Press

HULL Vernam  E.  and  Archer  Taylor,  1942,  A  Collection  of  Welsh  Riddles,  California, University of California Press, vol. 26, 8, p. 225-326.

HYDE Douglas, 2008, Beside The Fire: A Collection of Irish Gaelic FolkStories, translated and Annoted by Douglas Hyde, with Additional Notes by Alfred Nutt, Charliston, BiblioBazaar, First ed.1910.

KANDJI Alioune Badara (dir.), 2018, Le conte gaélique d’Irlande et Wolof de la Sénégambie

: dix essais sur l’imaginaire afro-celtique, Paris, L’harmattan.

KANDJI Mamadou, 2012, Les récits de tradition orale en Grande-Bretagne et en Afrique

Noire, Perspectives anthropologiques et littéraires, Paris, L’harmattan.

KANDJI Mamadou, 2014, Thésaurus des traditions : Grande-Bretagne et Sénégambie, Paris, L’harmattan.

KANE Mouhamadou, 1968, Les contes d’Amadou Coumba du conte traditionnel au conte moderne d’expression française, Université de Dakar, Publications de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, Langues et Littératures.

MERCIER Vivian, 1962, The Irish Comic Tradition. Oxford, The Clarendon Press.

NANTET Jacques, 1972, Panorama de la littérature noire d’expression française, Paris, Fayard.

PELEN Jean Noël, 1992, « La recherche sur les ethnotextes : notes sur un cheminement »,

IKER, 7, p. 709-726.

PROPP Vladimir, 1970, Morphologie du conte, trad. Margueritte Derrida, Paris, Seuil. SEARLE J.R., 1969, Speech Acts: An Essay on the Philosophy of Language, Cambridge, Cambridge University Press

STOKES Whitley, 1904-1905, “Irish Riddles”, The Celtic Review, vol. 1

TAYLOR Archer, 1962, The Proverb, Hatboro, Folklore Associates.

THALMANN Marianne, 1964, The Romantic Fairytale: Seeds of Surrealism, trans. M. B. Corcoran, Ann Arbor, Michigan, The University of Michigan Press.

TUPPER Frederick, 1943, Review, The Journal of American Folklore, vol. 56, 222 (Oct. – Dec.), p. 298-300.

1- Dans cette étude, Claire-Blanche Benveniste propose le concept d’énigme-devinette. L’énigme devinette, selon elle, « repose essentiellement sur un rapport de ‘proportionnalité’ et permet d’imposer à l’autre une structure de signification en posant qu’il y a une inconnue proportionnelle à un terme du contenu sur le modèle de : ‘Quel est le x tel que A est à B ce que C est à x’ (79). « L’énigme-devinette prétend structurer l’inconnu à partir du connu, à ce titre, elle impose des découpages de signification qu’il serait aventureux de tenir pour frivoles » (Benveniste

80). Nous verrons que certaines des devinettes que nous proposons dans cet article entrent dans le cadre de cette

logique d’énigme-devinette.

2- On pourrait traduire ce dialogue ainsi :

Q : Quelles sont les trois créatures qui donnent le savoir à tout un chacun ?

R : Facile d’y répondre : l’œil, l’esprit et la lettre.

3- Chez les Wolofs, les instances où l’on scelle un mariage sont des moments de joutes verbales entre les parents

du prétendant et ceux de la jeune fille. On retrouve la même chose dans les civilisations celtiques médiévales et contemporaines.

4- Une tendance presque universelle des devinettes est que la plupart des réponses sont composées, soit d’un seul élément soit d’une triade.

5- Ces formules peuvent respectivement être traduites ainsi : Tu gagnes un cadeau si tu arrives à trouver la réponse ; devine, devine, devine ; pose-moi une devinette, pose moi une devinette Randy ; et zig-zag !

6- A l’instant même, un bélier de couleur noire est en train de s’accoupler avec ta brebis blanche.

7- Le terme générique qui désigne la satire dans la littérature orale irlandaise était celui de der, et en irlandais

moderne, c’est le terme de aor (aoir). Dans certains cas, l’aor prend la forme d’une malédiction (Mercier 108).

L’aor irlandais et le xasté wolof correspondraient au lampoon anglais.

8- Le terme cax (prononcé tiakh) signifie, en wolof, devinette. Ce terme renvoie, du point de vue de son

sémantisme et de sa morphogenèse, à une question brutale à laquelle nul n’a été préparé et pour laquelle, pourtant, une réponse s’impose hic et nunc ; réponse qui devra être suivie d’une récompense. Du point de vue de sa morphogenèse, le terme générique cax à plutôt valeur d’onomatopée et traduit ainsi la nécessité de pourvoir une réponse immédiate, laquelle requiert au préalable l’élucidation d’un contexte, d’une situation.

9- Il existe, aussi, cette autre devinette relative au registre chromatique : Q: The land is white and the seeds are black and the man is gathering thoughts; R: A man writing on white paper (No 177). L’encre, comme une semence sur la page blanche qu‘est la terre, revient très souvent dans les énigmes galloises (Nos 175,176,177). Ces images sont le reflet de l’influence de la culture savante sur la culture populaire. Ces énigmes font penser, d’ailleurs, à l’écrivain irlandais James Joyce et au caractère extrêmement intertextuel de son chef-d’œuvre, Ulysses, puisque, dans ce dernier roman, dans le chapitre intitulé ‘‘Nestor’’, Joyce, à travers son personnage Stephen, fait allusion à une énigme qui entretient un rapport de signifiance avec l’énigme précédente: “Riddle me, riddle me, randy ro. My father gave me seeds to sow”. Selon Z. R. Bowen (1974, p. 72), le texte intégral de cette énigme utilisée par Joyce est le suivant: “Riddle me, riddle me, randy-bow/My father gave me seed to sow/The seed was black and the ground was white/Riddle me that and I’ll give you a pipe”. La réponse à cette devinette est: “Writing a letter”. En plus de jouer sur les couleurs pour encoder le message, les devinettes renvoient donc toutes les deux à l’écriture comme réponse.

10- Dans une conversation avec sa fille, Kocc lui dit : « Tout ce qui a une queue la remue ». Sa fille lui répond :

« Sauf l’écuelle dont se sert ma mère quand elle est dans la cuisine ». Dans cette joute verbale, le père concède la partie à la fille. Dans une devinette galloise, le vieux corbeau dit à son fils : « Si tu vois une personne s’approcher de toi et se baisser, éloigne-toi vite, c’est qu’elle ramasse un caillou ». « Et si elle a déjà le caillou en poche ? », rétorque le fils. Le père concède la partie et estime que son fils est mature (D. Hyde, 2008, p. 156). L’image de la queue de l’ustensile rappelle aussi la devinette galloise que voici : ‘‘What is as black as a crow, has a yard of tale, and a hole in his end?’’ (No 198). La réponse à cette devinette est : ‘‘A frying pan’’. La poêle

(‘frying pan’) possède, en effet, toutes ces trois propriétés : la noirceur du corbeau, une longue queue (manche) pour ne pas se brûler les doigts et un trou pour l’accrocher. Nous sommes, ici, en présence de joutes oratoires, de duels verbaux où l’espace linguistique et l’espace ludique mettent en évidence le caractère relationnel et agonistique du sens, celui de la victoire ou de la défaite.

11- Aussi, par l’utilisation de la troisième personne du singulier, la première devinette nous donne une représentation de la chose à deviner sous une forme poétique avec les rimes (sward, hard) et (way, sway).

 

A propos : sociotexte

A voir

De l’heterogeneite comme pratique du baroque dans l’écriture romanesque de Rachid Boudjedra : une lecture transversale : Edmond N’GUETTA Kesse

Emprunté au vocabulaire de la joaillerie pour désigner une perle irrégulière, le baroque devient un mouvement artistique italien, privilégiant l’irrégularité, l’éclatement, le mouvement, les contrastes, notamment dans la peinture et l’architecture, et plus tard dans la littérature. L’esthétique hétérogène, par son éclectisme, privilégiant toute sorte de praxis sociales dans un désordre ordonné, se situe dans le cadre d’une revisitation du baroque littéraire. L’écriture de Boudjedra, par son recours à profusion à l’intertextualité, au mélange de genres littéraires et non littéraires, à l’éclatement des voix narratives et à la technique de la circularité, se situe dans le baroque littéraire. Cette pratique de l’hétérogène fait de l’écriture de Boudjedra, une écriture du renouvellement.