Procedes d’auto-marginalisation au nom d’un ideal transcendantal chez mallarme : Koué Kévin BOUMY

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PROCEDES D’AUTO-MARGINALISATION AU NOM D’UN IDEAL TRANSCENDANTAL CHEZ MALLARME

 

Koué Kévin BOUMY
Assistant, Université Félix Houphouët-Boigny
Abidjan, Côte d’Ivoire.

 

RESUME
Cet  article montre  essentiellement  deux  dispositions  de cryptage  du  sens  qui  fondent  la marginalité de Mallarmé dans l’arène sociale et surtout artistique : une marginalisation vécue comme la garantie suprême d’une élévation vers le Beau,  l’Idéal et l’Azur. D’une part, l’hermétisme en tant que difficulté, rendant quasiment impossible toute interprétation littérale immédiate des poèmes ; et d’autre part, l’illisibilité qui résulte de la désagrégation de la syntaxe et de la subversion de la ponctuation. A ces stratégies, il faut annexer le retrait consenti des instances narratives des textes. Cette pratique ascétique qui consiste à saper les fondements du langage, devient pour Mallarmé la rançon pour comprendre l’essence des choses et atteindre le ciel poétique.

Mots clés : Marginalisation- hermétisme- illisibilité – effacement énonciatif – transcendance

 

ABSTRACT

This article essentially shows two strategies of the meaning encryption that marginalized Mallarme in the social and especially artistic arena: a marginalization lived as the supreme guarantee of an elevation towards the poetic sky. On the one hand, hermetism as a difficulty of literal interpretation of his poems; and on the other hand, the illegibility that results from the disintegration of syntax and the subversion of punctuation. To these strategies, it is necessary to annex the agreed withdrawal of the narrative instances of the texts. This ascetic practice, which consists in undermining the foundations of language, becomes for Mallarme the ransom for understanding the essence of things and reaching the poetic sky.

Key words: Marginalization – hermetism – illegibility- enunciative erasure – transcendence

INTRODUCTION
Comme Ramuz, dopé par une conception élitaire de l’activité créatrice, opposait à la société romande l’image d’un « artiste marginal, mais absolument libre ; et dévoué à la Beauté seule » (G. Froidevaux, 1982, p84), Stéphane Mallarmé se donne une haute opinion de l’artiste en général et du poète en particulier. Celui-ci se doit, au nom d’une supériorité assumée et cautionnée par une vision transcendantale, de prêcher le refus du temple de l’art aux masses. Ce refus de la foule chez Mallarmé comme chez Ramuz est avant tout « un refus de la médiocrité » (G. Froidevaux, 1982, p84). Point besoin d’accorder à l’art une quelconque vertu démocratique qui certifierait un système de moyennes.  Il est donc hors de question que l’entreprise poétique crée les conditions de sa perméabilité aux pressions démocratiques qui en altéreraient, sans conteste, le caractère quasi sacré que lui reconnait le poète. En effet, selon S. Mallarmé, (1996, p 189), « Toute chose sacrée et qui veut demeurer sacrée s’enveloppe de mystère. Les religions se retranchent à l’abri d’arcanes dévoilés au seul prédestiné : l’art a les siens  ».  Cette  volonté  affichée porte  en  germe  une  attitude érémitique  dans  le  contexte permanent de démocratisation de l’art. Les auteurs dont l’œuvre se prête à une compréhension de premier degré deviennent également une cible : « Il est à propos de dire ici que certains écrivains, maladroitement vaillants, ont tort de demander compte à la foule vu l’ineptie de son goût et de la nullité de son imagination » (N. O. LÜBECKER, 2003, p 112). Chez Stéphane Mallarmé, ne se pose pas le souci premier de parachever la grande Œuvre littéraire, mais d’en ajouter les ingrédients obscurs et hermétiques de sorte à égarer le lecteur.   Par des thèmes inattendus qu’il explore et des options scripturales déviationnistes qui le singularisent, Mallarmé trace les sillons d’un érémitisme hautain et calculé. Il écrit : « Qu’un philosophe ambitionne la popularité, je l’en estime. […]. Mais qu’un poète, admirateur du beau inaccessible au vulgaire-, ne se contente des suffrages de sanhédrin de l’art, cela m’irrite, et je ne le comprends pas » (S. Mallarmé, 2015, p 7). Cette posture de l’art au revers d’une postulation portée par le public, créé un détachement de son auteur et une certaine exigence de pureté. L’art doit être certes pour tous, mais manifestement pas fait par tous. S’il est désormais admis que les visées mallarméennes de la poésie sont aux confins du dogme religieux, il est impérieux dans cette contribution d’en dégager des moyens thématiques et scripturaux ; de mettre en relation les dynamiques cohérentes qui confèrent aux stratégies d’auto- marginalisation, le socle d’une obéissance à un souverain réel ou supposé du ciel artistique. Comment, en prosélyte assidu d’une cause idéaliste, Mallarmé, surtout, dans Poésies, crée des traits marginaux à travers un langage hautement hermétique et fondamentalement illisible aussi bien au niveau de l’objet que du sujet poétique, pour espérer une éligibilité dans une arène céleste de l’art ? Cet article tentera de montrer en quoi l’art de l’isolationnisme scriptural pour se soustraire de la vulgarité et bénéficier d’une élection suprême, rencontre, dans un environnement d’enjeux collectifs, une haine entretenue d’une société abonnée à une pratique trop réductrice du langage.

  1. L’HERMETISME ASSUME, UNE POSTURE EXCLUSIONNISTE

1.1. Le métadiscours sur une pratique auto-marginale

Les premières phrases d’une missive attribuée à Stéphane Mallarmé, parue dans l’hebdomadaire « La vie parisienne » du 7 novembre 1989, sont étonnantes et résument un ensemble de discours métatextuels de parti pris pour le cryptage du sens. Il y est écrit : « Monsieur, Mon style est souffrant. Il donne parfois des signes de compréhensibilité qui me navrent. On finirait par me comprendre. Je voudrais que vous m’injectassiez quelque peu René Ghil. Avec ça, je puis être tranquille ». (S. Mallarmé, 1989, p16)
Cette phobie d’intelligibilité, avant même qu’elle ne contamine par ses voiles sombres l’interprétation littérale des poèmes, se trouve comme le fondement inamovible d’un discours mallarméen sur l’art. Si l’objectif avoué reste de « donner un sens plus pur aux mots de la tribu » (S. Mallarmé, 1992, p323), le discours métatextuel de Mallarmé ne manque pas de faire prospérer une impasse et une énigme pour la réception. La rupture opérée par l’enrobement sémantique, annoncé pompeusement dans les ouvrages critiques ou les incipits d’œuvres, fait non seulement de sa poésie l’« expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : qui doué ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle » (S. Mallarmé, 1965, 266); mais l’identifie comme un poète obscur et solitaire. Dès lors, toute entreprise, même d’esprits exercés, de saisir la quintessence du discours mallarméen, se heurte à un sanctuaire hermétique. Ce qui faire dire à J. Barbara (1995, pp. 751- 752), grande figure de la critique de l’œuvre mallarméenne :

La lecture d’un texte de Mallarmé peut se révéler une expérience déconcertante pour quelqu’un habitué à chercher un message « derrière » ou « dessous » le texte. Mallarmé ne propose pas de signification mais institue un processus. Plutôt que supputer ce que le poète a voulu dire, le lecteur doit rechercher ce que le langage est en train de faire. En d’autres termes, le lecteur apprend à reconnaître que c’est la recherche du sens qui est significative.

Par la polysémie des termes et une audacieuse mutation des paradigmes lexicaux, Mallarmé se soustrait du monde en créant un style bizarre et truffé de zones opaques. A. Vaillant (2005, p45), lecteur assidu de Mallarmé, est formel : « l’opacité et les vers sont, complémentairement ou séparément, les deux instruments fondamentaux de sa poétique ». L’écrit mallarméen se recouvre d’une couche superficielle qui le dissimule et ne le dévoile donc pas au lecteur indifférent. Le discours métatextuel met en lumière une volonté nette d’une démarche solitaire et forcément marginale. La posture isolationniste du texte poétique mallarméen n’est qu’une matérialisation honnête d’un hermétisme pensé.

1.2. L’Hermétisme, un impératif artistique de renoncement

Si Mallarmé couvre le vers d’écumes, c’est avant tout par simple exigence artistique. Déjà dans « Las de l’amer repos… » qui paraît comme une poétisation objective du métatexte, il fait une curieuse déclaration d’abandon, de rejet, de renoncement à un style clair. Les vers 6 à 10 corroborent un choix esthétique :

Dans le terrain avare et froid de ma cervelle,
Je veux délaisser l’Art vorace d’un pays
Cruel, et, souriant aux reproches vieillis
Que me font mes amis, le passé, le génie,
Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie . (S. Mallarmé, 1992, p 61.)

Le délaissement d’une poétique accessible procède d’une volonté nette de mise en perspective permanente du sens. Car découvrir le sens, c’est découvrir le trésor dissimulé dans les mots et les pensées. Le dispositif poétique mallarméen regorge des difficultés qui font de l’écriture une arme contre elle-même. Aussi, dans pareille visée, fourmillent les enchevêtrements improbables et des alliages impossibles pour offrir à l’art les clés de sa propre obscurité. L’exemple le plus achevé reste dans le poème « A la nue accablante » où le sens ne circule pratiquement pas et où, entre le récit et l’hypothèse, existe un impressionnant jeu de rôles. La strophe 3 de « Azur » est une autre bizarrerie qui a toujours fait la marginalité de Mallarmé.

Brouillards, montez ! versez vos cendres monotones
Avec de longs haillons de brume dans les cieux
Que noiera le marais livide des automnes,
Et bâtissez un grand plafond silencieux !  (S. Mallarmé, 1992, p20)

Dans ce quatrain, Mallarmé invoque les forces d’obscurité symbolisées par le brouillard, contre la clarté. Plus loin, il tente de combattre l’Azur avec une arme redoutable : «la nuit hagarde ». Ces quelques exemples illustrent une exigence de singularité dans l’art et est preuve depuis toujours d’une auto-marginalisation consentie par son auteur et acceptée par la communauté artistique.

1.3. L’hermétisme, un rempart contre la souillure

Stéphane Mallarmé a une sainte conception de l’art qui ne doit échoir aux mains vulgaires. Le poète engage contre l’édifice social une lutte singulière, accentuant ainsi sa marginalisation. Dans une société sous la houlette des intérêts et forcément orientée vers les préoccupations matérielles, Mallarmé se fait le chantre d’une viscérale antipathie pour cette superstructure qui, par son ineptie, gèle ses capacités créatrices. En se mettant en situation de belligérance, Mallarmé se met en marge de la société de consommation. Pour G. Conio (2003. p64), bien avant les futuristes russes, Mallarmé avait déclaré la guerre à la société que l’on appelait alors « bourgeoise ». Une guerre alimentée par un agir verbal violent contre la société. Idéaliste angoissé par le destin de l’artiste dans un monde assourdi de positivisme, Mallarmé s’enferme dans « Azur » dans un hermétisme qui traduit son inadaptation sociale, son découragement en tant qu’artiste devant une certaine stérilité poétique face à une quête élitiste de la Beauté et de l’Idéal. Selon L. Agostinho (2015, 449), si le poète est reconnu par les plus jeunes pour son talent, son œuvre n’est pas un enseignement, mais « un acte toujours intime et solitaire » et l’appellation «‘‘Maître’’ contribue à la raillerie de la société qui estime que la littérature est un luxe inutile». En même temps que le processus de marginalisation dont est l’objet Mallarmé est consenti, il ne dépend toujours pas de sa seule volonté. La société contemporaine dont l’incompréhensibilité de l’œuvre irrite, s’en mêle et relègue le poète ombrageux au recoin de l’histoire, car :

(…) Qui parle autrement que tout le monde risque de ne pas plaire à tous ; mieux, de passer pour obscur aux yeux de beaucoup. (…) L’attrait de cette poésie tient à ce qu’elle est vécue comme un privilège spirituel : elle semble élever au plus haut degré de qualité, moyennant l’exclusion de la foule profane. (P. Bénichou, 1995, 49)

L’hermétisme volontaire d’un Mallarmé docte  est précédé d’un discours métatextuel qui annonce un cryptage requis par l’art et exacerbé par l’image oppressive que renvoie la société.

 

  1. L’ILLISIBILITE SYNTAXIQUE ET MARGINALITE DU SUJET

Si l’hermétisme comme posture d’écriture reste cette pratique consciente pour dissimuler le sens sous le brouillard des mots, il se perçoit nettement sur l’axe du sémantisme. Le lecteur se trouve surtout floué par la soustraction calculée du sens immédiat des énoncés. Mais l’usage particulièrement orageux de la syntaxe ou les tentatives de dépossession du discours de ses marques énonciatives procèdent, à n’en point douter, d’une manière cavalière d’affirmer son détournement des formes communément admises. Rendre illisibles ses constructions grammaticales ou se retirer purement des schémas énonciatifs conventionnels restent une attitude marginale.

2.1. Déconstruction de la syntaxe

L’illisibilité ou l’hermétisme, difficulté d’interprétation littérale, n’est pas forcément chez Mallarmé une question sémantique, mais parfois un impératif stylistique. Mais s’il est utile de noter que la poésie, genre textuel, observe une grande neutralité en ce qui concerne la syntaxe ; et que le tacite mot d’ordre du XIXème siècle était « paix à la syntaxe » (V. Lucien, 2007, p 7); il faut cependant repréciser que la rupture unilatérale de ce pacte fait naître un problème poétique déterminant. Mallarmé, dans la recherche de nouveaux espaces d’affirmation de sa solitude, pousse l’outrecuidance jusqu’à substituer à la muette syntaxe qui participe sereinement à la production de sens, une sorte de grimoire, avec toutes ses zones d’ombre. Une approche syntaxique marginale qui, selon C. Tisset (1999, P40), «ne suit pas les règles de détente logique, de clarté dans la décomposition analytique, de sécurité dans le cadre d’une norme. Elle est éclatement dans sa structure, condensation des rapports ». La syntaxe procède d’un enveloppement et d’une discontinuité de la phrase qui diffèrent son intelligibilité et confèrent aux groupes nominaux une certaine autonomie. C. Tisset découvre également des enclaves entre l’apposition anticipée et le nom ; et les vers 1 et 4 de « Les fenêtres » sont expressifs : « Las du triste hôpital, et de l’encens fétide /Qui monte en la blancheur banale des rideaux /Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide / Le moribond sournois y redresse un vieux dos » (S. Mallarmé, 1992, p 59)
L’adjectif apposé « Las » est séparé du sujet «le moribond sournois» par au moins une cause de sa lassitude : «l’encens fétide». Si Mallarmé fait de l’éclatement de l’ordre des mots à l’intérieur de la structure poétique un des fondements de sa poétique, la concentration de sens est une des audaces grammaticales qui rend sa lecture périlleuse. Les mots deviennent polysémiques ou sémantiquement surchargés, des adjectifs exagérément suffixés comme dans « Salut » V7 : « Vous l’avant fastueux… ». Au nom d’une marginalité qui doit rester l’attitude ultime d’un poète secrètement ému d’une prochaine élévation, Mallarmé a subverti les codes grammaticaux. Il a « déconstruit la syntaxe. Et l’énoncé n’est plus organisé mais parcellisé, imposant une lecture en facettes comme le feront les cubistes en peinture » (C. Tisset, 1999, p44).

2.2. Tentative de ‘‘déponctualiser’’ le poème

L’écriture de l’auto-marginalisation n’impose aucune restriction à Mallarmé qui met à plat toutes les constructions classiques. Il est admis que la syntaxe des poèmes en vers ne s’écarte point de celle des poèmes en prose. Un tel poème, selon L. Belloï et M. Delville (2006, p 156), est affecté d’une ponctuation qui, elle aussi, est régie par les mêmes règles et usages que la prose : séparer, distinguer, regrouper, signaler les syntagmes ou rythmer. Mais cet ordonnateur des mouvements rythmiques est littéralement subverti dans son emploi, comme pour donner un sens aux mots de P. Valéry relayés par J. Drillon (1991, p51) quelques décennies plus tard : « Notre ponctuation est vicieuse ; elle est phonologique et sémantique à la fois et insuffisante dans les 2 ordres ». Puisqu’elle peut paraitre arbitraire et inefficace, Mallarmé décide simplement de s’en débarrasser pour « le privilège d’offrir, sans cet artifice de typographie, le repos vocal qui mesure l’élan » (R. Bellet, 1987, p130) . « M’introduire dans ton histoire» est un des poèmes les plus emblématiques d’une réforme de la ponctuation qui la supprime simplement :

M’introduire dans ton histoire
C’est en héros effarouché
S’il a du talon nu touché
Quelque gazon de territoire
A des glaciers attentatoires
Je ne sais le naïf péché
Que tu n’auras pas empêché
De rire très haut sa victoire
Dis si je ne suis pas joyeux
Tonnerre et rubis aux moyeux
De voir en l’air que ce feu troue
Avec des royaumes épars
Comme mourir pourpre la roue
Du seul vespéral de mes chars
Au-delà de l’aveu d’un Mallarmé (S. Mallarmé, 1992, p29)

Pour Mallarmé, l’écrivain le plus ennemi des clichés selon les mots d’Albert Thibaudet, la ponctuation appartient à l’ordre logique et non à l’ordre poétique.

2.3. Retrait consenti d’instances énonciatives

La quête permanente de la pureté du texte, façonné au nom des principes supérieurs et dépouillé de toute marque vulgaire, pousse le poète aux extrêmes. Mallarmé se retire du récit poétique, non pas comme le souligne P. Sniedzieweski, (2009, p130) pour céder l’initiative énonciative aux sentiments ou à d’autres locuteurs, mais aux mots eux-mêmes :

L’œuvre pure, écrit-il, implique la disparition du poète, qui cède l’initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité, mobilisés ; ils s’allument de reflets réciproques comme une virtuelle traînée de feux sur les pierreries, remplaçant la respiration perceptible en l’ancien souffle lyrique ou la direction personnelle enthousiaste de la phrase.

Comme toujours, le métatexte est annonciateur de textes révélateurs chez Mallarmé. Le célèbre sonnet en « yx », « Ses purs ongles très haut… » traduit la réflexivité du langage comme sujet impersonnel. Ce sonnet « allégorique de lui-même » qui rend compte de l’absence, de la descente à la mort, est figuration même de la disparition élocutoire du poète qui cède l’initiative à la seule capacité du langage à créer dans le poème un équivalent du cosmos verbal. « La dentelle s’abolit » est une autre expression de cet effacement énonciatif, de ce retrait du « je », l’élément biographique lié à l’expression des états d’âme. La poésie mallarméenne devient une poésie de l’absence, car « quand le monde est fait pour aboutir à un beau livre, la poésie devient une poésie de l’absence, seule apte à opérer la transposition du monde » (A. Siganos, 1995, p109). La mise en marge de toute instance écrivante pourrait résumer un choix existentiel : celui d’un poète aspirant à s’arracher à l’être écrasé par le monde et qui, par retournement, cherche vainement à transformer l’échec en victoire. La stratégie consistant à démissionner du texte, en le laissant s’auto-réguler est marginale et se détourne de tout enjeu collectif.

  1. ENJEUX TRANSCENDANTAUX DU RETRAIT

S’isoler pour et par l’art n’est jamais un fait fortuit. Dans l’horizon consensuel artistique du XIXème siècle finissant, règne l’idée du vide transcendantal, fondatrice du pessimisme radical. Depuis la «mort de Dieu»1  ou l’émiettement de la force tutélaire, la poésie se cherche u ordonnateur céleste, maître de l’Idéal, du Beau et détenteur absolu du Verbe. Mais comment le côtoyer sans une disposition ascétique ? La révolution s’opère dans l’art et «la littérature subit une exquise crise fondamentale et on assiste, comme finale d’un siècle, pas ainsi que ce fut dans le dernier, à des bouleversements » (A. De La Motte, 2004, P40-41).  Par le travail sur le vers, Mallarmé s’auto-légitime en partant du Néant comme point de départ pour atteindre le seuil d’une dimension transcendantale.

3.1. Implications littéraires du vide transcendantal

Contrairement à la perspective psychocritique qui légitime une circulation texte-contexte, et qui correspond aux postures obsessionnelles prises par l’angoisse existentielle de Mallarmé, nous allons privilégier la tentative d’inscrire le texte dans une dynamique de fin du XIXè siècle dominée par l’idée de la mort de Dieu. « Nous autres philosophes et esprits libres, à la nouvelle que le « Dieu ancien est  mort », nous nous sentons illuminés d’une aurore nouvelle  » (F. Nietzsche, 1950, p 284). Cette idée hissée au firmament d’un siècle dominé par un pessimisme radical, rappelle clairement que Dieu n’est plus l’ultime horizon éthique et métaphysique de l’humanité. De ce vide fondamental, va naître des aventurismes de toutes sortes. Stéphane Mallarmé, poète qui a découvert ici-bas le Néant (« tout ce qui n’est pas divin » (L. Bloy, 1996, p 959)) va vouer un culte au Verbe et au Langage, ordonnateurs privilégiés d’un ciel poétique où l’azur émet ses lueurs argentées. Car il vit le vide lié à l’impasse de la mort de Dieu et fait une  curieuse  promesse :  «  Si  dans  l’avenir,  en  France,  ressurgit  une  religion,  ce  sera l’amplification, à mille joies de l’instinct de ciel en chacun ». Deux vers célèbres de l’«Azur» demeurent la transcription matérielle de cette nouvelle quête tutélaire, au nom de laquelle le poète  s’impose  une  vie  sociale  et  artistique  ascétiques :  « Le  Ciel  est  mort  –  vers  toi J’accours ! Donne ô matière ». (S. Mallarmé, 1995, p21)

JP. Sartre (1986, p 67) dira : « Plus et mieux que Nietzsche, il [Mallarmé] a vécu la mort de Dieu ». L’auto-marginalisation a pour point de départ la douloureuse prise de conscience d’un monde démuni de vertu et d’un art altéré de mains impures.

3.3. L’épreuve de marginalité, la passerelle pour le paradis artistique

Toute marginalité garde se part de relativité. « On est marginal, selon A. Bouloumie (2003, p30), par rapport à un groupe institutionnalisé, à une époque et dans un lieu donné ». Au-delà du fait que Mallarmé a une vie de « poète maudit » tel que conceptualisé par Paul Verlaine, sa marginalisation qui nous intéresse est celle opérée par et dans les zones fonctionnelles, donc purement  artistique.  Il  est  marginal  parce qu’il  s’écarte à tout  point  de vue  d’une forte convergence de pratique poétique.  S’il a opté pour une pratique singulière et foncièrement exclusionniste aux antipodes des conceptions admises, avec une énigme sémantique pour filtrer les voies du céleste poétique ou un désordre syntaxico-narratif, c’est sans doute avec l’idée intime qu’un jeu ascétique le dévouera à un idéal transcendant. E. Benoît (1996, p 144) affirme que « les poèmes de jeunesse expriment en effet l’effort du poète pour abolir son moi terrestre dans une mort symbolique et tenter de ne retrouver ce moi qu’au niveau du transcendantal.». La souffrance ou les privations projetées dans l’écriture crée une sorte d’autolégitimation au tribunal éthéré où seul le Verbe rayonne. La garantie du langage pur, qui se suffit à lui-même, illusion se dissipe, écrit-il, l’être humain découvre qu’il n’a de compte à rendre qu’à lui-même et qu’il n’y a de réalité et de vérité que physiques. La métaphysique est un leurre. On note ici ‘‘mort de Dieu’’, la disparition d’une altérité qu’on juge imaginaire et aliénante » (André Gounelle, Parler de Dieu, Van Dieren Editeur, 2004, p81-82). est une élévation vers les cimes de la Beauté et de la Plénitude. Plus que tous les poètes de son siècle, Mallarmé vit une religion secrète dont il est le souverain terrestre.

3.3. La marginalité, gage de la grande intermédiation

Accéder à un tel niveau transcendantal, par la force d’un langage réconcilié avec lui-même, confère à Mallarmé le redoutable pouvoir de médiation entre le visible et l’invisible, le dicible et l’indicible, l’ici et l’ailleurs. « Le poète serait cet espace où l’ici et l’ailleurs ne s’oppose plus » et où « une ligne imperceptible ne distingue pas ciel et terre » (Y. Bonnefoy, 2005, p 53). S’isoler, c’est se différencier même si l’attitude peut paraître subversive. Mais en s’isolant, Mallarmé découvre le néant, et de cette découverte qui le place naturellement dans le rôle d’intermédiaire dynamique, opère cette unité des contraires. Il a dû « s’anéantir pour établir la réceptivité du Divin dans le monde » (A. Stanguennec, 1992, p 81). Tout indique qu’une âme sauvée, c’est une âme qui se met à équidistance des extrêmes ; qui palpe la laideur du néant et en tire les ingrédients pour accéder à la Beauté suprême.

CONCLUSION
Cet article revisite les stratégies mises en œuvre par Mallarmé pour conquérir de nouveaux espaces de retranchement poétique, conformément aux tacites exigences d’élection de l’âme, au moment où l’art trébuche dangereusement dans les abîmes d’une démocratisation. D’un discours métatextuel sur une posture singulière et donc marginale que doit entretenir l’œuvre poétique pour pénétrer l’essence des choses et vivre l’aventure spirituelle du Beau, Mallarmé crée, par la force des mots, une démarche poétique fondée sur un hermétisme pensé et structuré. Se soustraire de toute possibilité interprétative immédiate, c’est créer un sous-monde dans le monde  artistique  avec  ses  combinaisons  sémantiques  impossibles et  ses  enchevêtrements syntaxiques schématiquement improbables ; c’est poser les jalons d’une incompréhensibilité de l’œuvre, source de tension permanente avec l’édifice social. L’hermétisme dans lequel se barricade Mallarmé est doué de cette force redoutable qui transcende parfois sa (l’hermétisme) nature de difficulté d’interprétation littérale, pour se muer en un impératif stylistique. Dénouer les mécanismes de structuration interne aux poèmes mallarméens n’est point une sinécure ; la syntaxe, jadis neutre adjuvant de l’aventure poétique, se désagrège par des enveloppements audacieux, des discontinuités inattendues ou des curieux changements de l’ordre des syntagmes nominaux ou verbaux. Mallarmé se rend grammaticalement illisible pour préserver son auto- marginalisation et ôte à la ponctuation son privilège de réguler tout le système rythmique. Le texte, démuni de toute marque de ponctuation ou insuffisamment ponctué, devient la preuve d’un enfermement dans les limites d’une grammaire bizarre et presque subversive. L’auto- marginalisation touche également de plein fouet les instances énonciatives du discours et toutes les marques de subjectivité. Le texte marginal est, dans maints des cas, un texte sans «je » et sans voix suppléante. Un texte qui s’auto-régule et s’auto-narre et où le langage devient un sujet impersonnel. « Le poème parvient à ce point où, selon D. Gronowski (1996, p142-143), l’accomplissement et l’expression du langage lui-même comme un sujet transcendantal, exigent que le ‘‘moi’’ personnel du poète se fasse impersonnel, s’efface en l’impersonnalité de la parole ». Une approche aussi décalée de l’écriture ne peut se faire sans objectif. C’est à l’intérieur de l’œuvre, et surtout dans le métatexte d’un Mallarmé théoricien de son art, que nous avons pioché le sens et l’essence des bizarreries stylistiques. Le poète, par ses tournures osées, garde le secret espoir de s’inscrire en place honorable dans l’annuaire des éligibles aux cercles vertueux du Beau et de l’Idéal. Les portes du ciel poétique où rayonne la splendeur du Langage s’ouvrant aux « happy few » qui auront travaillé le vers. Le pouvoir transcendantal ainsi acquis serait susceptible d’offrir au poète la couronne de l’intermédiation active entre le néant de l’ici- bas et la Beauté des aires éthérées. La poésie, comme l’écrivent M. Ruppli et S. Thorel- Cailleteau (2005, p 214) étant « l’unique possibilité de salut ». Une telle position cautionne l’ascétisme mallarméen comme la plus incorruptible des voies d’une élection au paradis artistique. Pour notre part, au-delà des débats sur les vertus transcendantales du langage poétique, il nous sera utile d’interroger la postérité afin de faire ressortir en quoi l’écriture marginale de Mallarmé a fondé une poétique nouvelle. Il est aujourd’hui aisé d’affirmer, sans risque d’erreurs, que loin d’une volonté de couvrir la poésie d’un voile sombre afin de l’étouffer, Mallarmé a posé, avec son style marginal, les fondements de la modernité poétique à la veille du XXème siècle, avec la destruction constructive de langage. « Pendant tout un siècle depuis Balzac, dira P. Claudel (1965, pp. 510-511.), la littérature avait vécu d’inventaires et de descriptions (…). Mallarmé est le premier qui se soit placé devant l’extérieur, non pas comme devant un spectacle, ou comme un thème à devoirs français, mais comme devant un texte, avec cette question : Qu’est-ce que ça veut dire ?»

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III.REVUES, THESES ET ACTES DE COLLOQUES

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1 Le concept de la mort de Dieu a nourri la crise nihiliste qui a secoué l’Europe à la fin du XIXème siècle en Europe. Si Nietzsche, à travers ‘’l’insensé’’ a ouvertement revendiqué le déicide comme un forfait commun, il faut comprendre cette mort comme le déclin des valeurs religieuses. Cette mort signifie, selon A. Gounelle (2004, p81-82), la fin de toute foi religieuse et l’avènement d’une humanité adulte qui ne connait ni Dieu ni maître. « Une illusion se dissipe, écrit-il, l’être humain découvre qu’il n’a de compte à rendre qu’à lui-même et qu’il n’y a de réalité et de vérité que physiques. La métaphysique est un leurre. On note ici ‘‘mort de Dieu’’, la disparition d’une altérité qu’on juge imaginaire et aliénante » (André Gounelle, Parler de Dieu, Van Dieren Editeur, 2004, p81-82).

A propos : sociotexte

A voir

Les dimensions linguistiques d’ « une frontière surveillée » : l’érotisme : Amidou SANOGO

Du simple concept de l’amour à la sexualité en passant par les notions du désir sexuel et de la suggestion de la sexualité, l’érotisme ne cesse d’évoluer vers la transgression morale. La présente étude se penche sur les manifestations linguistiques de l’érotisme dans les écrits francophones. Elle examine les frontières surveillées par la censure publique, entre la volonté de rendre le sujet excitant et l’intention de décrire crûment l’acte et les attributs sexuels. Dans cette oscillation entre les deux pôles d’une même réalité, l’érotisme est esthétiquement un voilement de l’espace entre le lecteur et la scène. Ceci pose la problématique de la spécificité de l’érotisme auquel on mêle d’autres genres comme le libidineux, le grivois, et même la pornographie qui dévoilent tout ou partie de la scène. Ainsi, entre masquage et dévoilement, l’érotisme n’est-il pas une question de représentation par l’auteur et de perception par le lecteur ? Le présent travail se consacrera à l’analyse des indices linguistiques et des stratégies discursives mis œuvre dans l’écriture.